Le trot des chevaux et une rumeur joyeuse se firent entendre derrière lui. Maliouta se retourna. Le Tzarévitch, avec les Basmanof et une troupe de jeunes cavaliers, revenait d'une promenade matinale. La terre friable avait été ramollie par la pluie, les chevaux enfonçaient dans la boue jusqu'au paturon. En voyant Maliouta, le Tzarévitch mit son cheval au petit galop et couvrit de boue Grégoire Skouratof.

—Je te salue jusqu'à terre, boyard Maliouta! dit le Tzarévitch en arrêtant son coursier.—Nous avons rencontré tout-à-l'heure tes cavaliers. Il paraît que Maxime est devenu rétif puisqu'il te montre les talons; ou peut-être l'as-tu envoyé à Moscou pour acheter un bonnet de boyard?

Et le Tzarévitch rit aux éclats.

Suivant l'étiquette, Maliouta avait mis pied à terre. Debout, la tête nue, il essuyait avec sa main la boue de son visage. On eût dit que ses yeux voulaient poignarder le Tzarévitch.

—Pourquoi s'essuie-t-il? fit observer Basmanof cherchant à plaire au Tzarévitch,—sur tout autre la boue paraîtrait, mais sur lui on ne la remarquera pas.

Basmanof parlait à demi-voix, mais Skouratof l'entendit parfaitement. Lorsque toute la troupe, riant et causant, galopa après le Tzarévitch, il remit son chapeau, monta à cheval et s'avança au pas vers le palais.

Bon! pensa-t-il… attendez un peu, messeigneurs, attendez! Ses lèvres, devenues pâles, grimacèrent un sourire et son cœur, déjà exaspéré par la fuite de son fils, mûrit lentement la vengeance qui devait écraser ses imprudents agresseurs.

Quand Maliouta entra dans le palais, Ivan était assis dans sa chambre; son visage était blême, ses yeux ardents. Il avait remplacé sa soutane noire par un caftan jaune brodé sur les coutures, doublé d'étoffe bleue, serré à la taille par huit cordons de soie avec de longs glands. Une crosse et un kolpak, ornés d'un grand nombre de pierreries, étaient placés sur une table à côté du Tzar. Les visions nocturnes, le long office, l'absence de sommeil n'avaient pas épuisé les forces d'Ivan, mais l'avaient amené au plus haut degré d'irritabilité. Tout ce qu'il avait éprouvé dans la nuit se présentait de nouveau à lui comme une tentation diabolique. Le Tzar avait honte de sa frayeur.

—L'ennemi du nom du Christ, pensa-t-il, me contrecarre avec obstination et vient en aide à mes ennemis. Mais je ne lui donnerai pas sujet de se réjouir; je n'ai pas peur de ses incitations; je lui montrerai qu'il a trouvé un athlète plus fort que lui.

Et le Tzar résolut de sévir contre les traîtres comme par le passé et de livrer ses ennemis au bourreau, fussent-ils une légion. Il chercha des coupables parmi ceux qui l'entouraient. Chaque regard, chaque mouvement lui paraissait maintenant suspect. Il se rappela diverses paroles de ceux qui l'approchaient: dans ces paroles il crut découvrir la clef d'une conjuration. Ses plus proches parents n'étaient pas à l'abri de ses soupçons.