De tous les serviteurs de Maliouta, le plus brave et le plus actif était son écuyer Mathieu Khomiak. Jamais il ne reculait devant le danger; il aimait la lutte et la violence, et le cédait à peine en férocité à son maître. Fallait-il brûler un village ou jeter dans la maison d'un boyard une lettre qui le faisait mettre à mort? fallait-il enlever la femme de n'importe qui? toujours on envoyait Khomiak, et Khomiak brûlait le village, lançait la lettre et, au lieu d'une femme, il en enlevait une douzaine.

C'est encore à Khomiak que s'adressa cette fois Grégoire Skouratof. Ce dont il fut question dans leur conversation, personne ne le sut. Mais ce matin même, quand les chiens du Tzarévitch se répandaient joyeux dans les environs de Moscou et que l'attention des chasseurs, placés sur la piste, était dirigée sur le gibier; quand chacun avait l'œil au guet et ne s'occupait nullement de ce que faisaient ses camarades, en ce moment-là, dans un sentier obscur, Maliouta et Khomiak galopaient dans une direction opposée à la chasse. Entre eux deux se trouvait un troisième cavalier, les mains liées et attachées à sa selle, le visage recouvert d'un voile noir baissé jusqu'au-dessous du menton. A un des détours du sentier, vingt opritchniks armés se réunirent à eux et tous ensemble continuèrent à galoper sans souffler mot.

Pendant ce temps la chasse suivait son cours; personne n'avait remarqué l'absence du Tzarévitch, sauf deux écuyers qui, percés de coups de poignards, expiraient dans un ravin.

A trente verstes de la Sloboda, au milieu d'une forêt épaisse, il y avait un marais fangeux, impossible à traverser, que le peuple appelait la Mare du Diable. On racontait beaucoup de choses effrayantes sur cet endroit. Les bûcherons avaient peur d'en approcher après la chute du jour. Ils assuraient que dans les nuits d'été de petites flammes couraient et sautillaient sur l'eau: c'étaient les âmes des personnes tuées par les voleurs et jetées par eux dans la mare bourbeuse. Même au beau milieu du jour, le marais avait un air de sombre mystère. De grands arbres, privés de branches par le bas, s'élevaient au-dessus de l'eau noirâtre. En s'y reflétant comme dans un miroir trouble, ils prenaient l'aspect de géants difformes et d'animaux fantastiques. On n'entendait jamais la voix humaine dans les environs du marais. Des volées de canards en rasaient quelquefois la surface. On entendait dans les roseaux le cri plaintif de la poule d'eau. Un corbeau planait seul au-dessus des grands arbres et son croassement lugubre était répété par les échos. Quelquefois, on entendait dans le lointain le bruit de la cognée, le craquement d'un arbre coupé et sa chute sourde. Mais quand le soleil disparaissait derrière les hauteurs, quand s'élevait au-dessus du marais une vapeur transparente, le bruit de la cognée cessait et les sons précédents étaient remplacés par d'autres sons. Le cri monotone des grenouilles commençait d'abord timide et interrompu, ensuite retentissant et formant un chœur. Plus l'obscurité devenait épaisse, plus fort criaient les grenouilles. Leurs voix formaient une sorte de sourd mugissement qui permettait à l'oreille, habituée à l'entendre, de distinguer au travers le hurlement du loup et le gémissement de la chouette. Les ténèbres devenaient plus profondes; les objets perdaient leur premier aspect et revêtaient des formes nouvelles. L'eau, les branches des arbres et les zones brumeuses se fondaient en un tout. Les images et les sons se confondaient et échappaient à la conception humaine. Alors la mare bourbeuse devenait le domaine de l'esprit impur.

C'était vers ce lieu maudit, non par une sombre nuit, mais par une belle matinée, que Maliouta et ses opritchniks dirigeaient leur course.

Mais en même temps qu'ils s'avançaient de toute la vitesse de leurs chevaux, d'autres jeunes gens à la mine suspecte se réunissaient dans l'épaisse forêt voisine, non loin de la mare bourbeuse.

CHAPITRE XIII
VANIOUKHA PERSTEN ET SES COMPAGNONS.

Dans une vaste clairière, entourée de vieux chênes et d'un taillis impénétrable, s'élevaient quelques huttes en terre, entre lesquelles, sur des troncs d'arbres abattus, sur des souches renversées, sur des tas de foin et de feuilles sèches, étaient assises ou étendues un grand nombre de personnes d'âges et de costumes différents. Des jeunes gens armés sortaient continuellement des profondeurs de la forêt et se réunissaient à leurs compagnons. Il y avait entre eux une grande diversité. Les uns portaient des haillons, les autres des vêtements éclatants d'or. Quelques-uns de ces jeunes gens portaient à la ceinture des sabres, d'autres brandissaient dans leurs mains des boules de fer attachées à une lanière de cuir, ou s'appuyaient sur de grandes hallebardes. On ne voyait que balafres, cicatrices, têtes ébouriffées et barbes incultes.

La bande d'aventuriers se divisait en différents groupes. Au centre même de la clairière, cuisait la soupe et rôtissaient sur des baguettes des quartiers de bœuf. Au dessus du feu pétillant étaient suspendues des marmites; la fumée se détachait en un nuage gris de la masse de verdure qui entourait la clairière comme une muraille compacte. Les cuisiniers toussaient, s'essuyaient les yeux et cherchaient à se défendre de la fumée.

Un peu plus loin un vieillard à tête grise et à longue barbe racontait à la jeunesse quelques récits des temps passés. Il parlait debout, appuyé sur une hache emmanchée à un long bâton. Dans cette position, le vieillard était plus à son aise pour faire son récit. Il pouvait se redresser, se tourner de tous côtés et dans les endroits dramatiques agiter sa hache ou simuler un défi. Ses auditeurs l'écoutaient avec avidité. Ils ouvraient des oreilles attentives et restaient la bouche ouverte. Qui était assis par terre, qui avait grimpé sur une souche, qui restait simplement sur ses jambes et écarquillait les yeux, mais le plus grand nombre étaient couchés sur le ventre, les coudes appuyés sur la terre et le menton dans les mains. On est ainsi plus commodément pour entendre raconter.