Mais Constantin, pour tâcher d'expliquer cette absence d'intêrêt pour les affaires publiques, dont il se sentait coupable, continua:
«Je crois qu'il n'y a pas d'activité durable si elle n'est pas fondée sur l'intérêt personnel: c'est une vérité générale, philosophique», dit-il en appuyant sur ce dernier mot, comme pour prouver qu'il avait aussi bien qu'un autre le droit de parler philosophie.
Serge Ivanitch sourit encore. «Lui aussi, se dit-il, se fait une philosophie pour la mettre au service de ses penchants!
—Laisse la philosophie tranquille. Son but a précisément été, dans tous les temps, de saisir ce lien indispensable qui existe entre l'intérêt personnel et l'intérêt général. Mais je tiens à rectifier la comparaison. Les petits bouleaux n'ont pas été fichés en terre, ils ont été semés, plantés, et il faut les traiter avec ménagement. Les seules nations qui aient de l'avenir, les seules qu'on puisse nommer historiques, sont celles qui sentent l'importance et la valeur de leurs institutions, qui par conséquent y attachent du prix.»
Et pour mieux démontrer l'erreur que son frère commettait, il discuta la question au point de vue de la philosophie de l'histoire, un terrain sur lequel Constantin ne pouvait pas le suivre.
«Quant à ton peu de goût pour les affaires, tu m'excuseras si je le mets sur le compte de notre paresse russe, de nos anciennes habitudes de grands seigneurs; laisse-moi espérer que tu reviendras de cette erreur passagère.»
Constantin ne répondit pas; il se sentait battu à plate couture, et sentait également que son frère n'avait pas compris, ou n'avait pas voulu comprendre sa pensée. Était-ce lui qui ne savait pas s'expliquer clairement, ou son frère qui y mettait de la mauvaise volonté? Sans approfondir cette question, il ne répliqua pas et s'absorba dans ses réflexions.
Serge Ivanitch retira ses lignes, détacha le cheval, et ils partirent.
IV
Levine, l'année précédente, un jour qu'on fauchait, s'était mis en colère contre son intendant, et pour se calmer il avait pris la faux d'un paysan et s'était mis à faucher lui-même. Ce travail l'avait tant amusé, qu'il recommença plusieurs fois, faucha lui-même la prairie devant la maison, et se promit de faucher, l'année suivante, des journées entières avec les paysans.