Serge Ivanitch leva la tête et regarda son frère avec étonnement.

«Comment l'entends-tu? travailler toute la journée comme un paysan?

—Oui, c'est très amusant.

—C'est un excellent exercice physique, mais pourras-tu supporter une fatigue pareille? demanda Serge sans aucune intention ironique.

—Je l'ai essayé. Au commencement, c'est dur, puis on s'entraîne. Je crois bien que j'irai jusqu'au bout.

—Vraiment? Mais de quel oeil les paysans voient-ils cela? Ne tournent-ils pas en ridicule les manies du maître? Et puis, comment feras-tu pour dîner? On ne peut guère se faire porter là-bas une bouteille de laffitte et un dindonneau rôti.

—Je rentrerai à la maison pendant que les paysans se reposeront.»

Le lendemain matin, quoique levé plus tôt que de coutume, Levine, en arrivant à la prairie, trouva les faucheurs déjà à l'ouvrage.

La prairie s'étendait au pied de la colline, avec ses rangées d'herbe déjà fauchée, et les petits monticules noirs formés par les vêtements des travailleurs. Levine découvrit, en approchant, les faucheurs marchant en échelle les uns derrière les autres, et avançant lentement sur le sol inégal de la prairie. Il compta quarante-deux hommes et distingua parmi eux des connaissances: le vieil Ermil, en chemise blanche, le dos voûté, et le jeune Wasia, autrefois son cocher.

Tite, son professeur, un petit vieillard sec, était là aussi, faisant de larges fauchées, sans se baisser, et maniant aisé la faux.