Il s'arrêta en voyant l'impression que ses paroles produisaient sur sa fille; elle baissait la tête, et elle était prête à fondre en larmes.
«Voyons, voyons, je plaisante. Souviens-toi d'une chose, princesse, mes principes reconnaissent à une jeune fille le droit de choisir. Tu es libre, mais n'oublie pas que le bonheur de toute ta vie dépend du parti que tu vas prendre... je ne parle pas de moi.
—Mais je ne sais, mon père....
—Je n'en parle pas; quant à lui, il épousera qui on voudra; mais toi, tu es libre: va dans ta chambre, réfléchis, et apporte-moi ta réponse dans une heure; tu auras à te prononcer devant lui. Je sais bien, tu vas prier, je ne t'en empêche pas; prie, tu ferais mieux de réfléchir pourtant; va!... Oui ou non, oui ou non, oui ou non!» criait-il pendant que sa fille s'éloignait chancelante, car son sort était décidé et décidé pour son bonheur.
Mais l'allusion de son père à Mlle Bourrienne était terrible; à la supposer fausse, elle n'y pouvait penser de sang-froid. Elle retournait chez elle par le jardin d'hiver, lorsque la voix si connue de Mlle Bourrienne la tira de son trouble. Elle leva les yeux et vit à deux pas d'elle Anatole qui embrassait la jeune Française, en lui parlant à l'oreille. La figure d'Anatole exprimait les sentiments violents qui l'agitaient, quand il se retourna vers la princesse, oubliant son bras autour de la taille de la jolie fille.
«Qui est là? Que me veut-on?» semblait-il dire.
La princesse Marie s'était arrêtée pétrifiée, les regardant sans comprendre. Mlle Bourrienne poussa un cri et s'enfuit. Anatole salua la princesse avec un sourire fanfaron, et haussant les épaules, il se dirigea vers la porte qui conduisait à son appartement.
Une heure plus tard, Tikhone, qui avait été envoyé prévenir la princesse Marie, lui annonça qu'on l'attendait, et que le prince Basile était là. Il la trouva dans sa chambre, assise sur le canapé, passant doucement la main sur les cheveux de Mlle Bourrienne, qui pleurait à chaudes larmes. Les doux yeux de la princesse Marie, pleins d'une pitié tendre et affectueuse, avaient retrouvé leur calme et leur lumineuse beauté.
«Non, princesse, je suis perdue à jamais dans votre cœur.
—Pourquoi donc? Je vous aime plus que jamais et je tâcherai de faire tout mon possible..., répondit la princesse Marie avec un triste sourire. Remettez-vous, mon amie, je vais aller trouver mon père.»