A partir de ce jour mon frère eut son équipage à lui, reçut ses amis dans son appartement particulier, se mit à fumer et alla au bal.

Cependant il dînait toujours à la maison, et, après le repas, comme autrefois, venait s'asseoir dans la chambre des divans et avait de longs et mystérieux entretiens avec Katienka; je ne prenais aucune part à ces conversations qui avaient pour sujet,—à ce que j'ai pu comprendre—les livres qu'ils lisaient; ils discutaient les mérites des héros et des héroïnes, leurs goûts, leurs préférences, le penchant de leur caractère. Je ne voyais nullement ce qu'ils pouvaient trouver d'intéressant dans ces longues causeries, ni pourquoi ils souriaient si finement dans l'ardeur de la discussion.

Katienka a seize ans; elle a grandi; les formes anguleuses, la timidité et la gaucherie, qui caractérisent les jeunes filles pendant qu'elles traversent l'âge ingrat, ont fait place à une grâce harmonieuse; c'est la fleur à peine entr'ouverte, dans toute sa fraîcheur. Et, cependant, Katienka n'a pas changé; elle a toujours les mêmes yeux bleu clair et le même regard souriant, le même petit nez sans inflexion qui forme presque une ligne droite avec le front, avec de fortes narines, une bouche mignonne au sourire lumineux, les mêmes petites fossettes dans les joues roses au teint transparent, les mêmes menottes blanches ... et, comme auparavant, le surnom de proprette lui sied à merveille.

Il n'y a de nouveau chez elle que l'épaisse tresse rousse qu'elle porte maintenant comme les grandes filles.

Bien que Lioubotchka ait été élevée avec Katienka et qu'elles aient grandi ensemble, ma sœur est une jeune fille toute différente de son amie.

Lioubotchka est petite de taille; à la suite d'une maladie d'enfant, elle est restée avec les jambes courbes, les pieds en dedans et un buste disgracieux. Il n'y a dans toute sa personne que les yeux qui soient beaux; mais les yeux sont admirables—grands, noirs, avec quelque chose de sérieux, de naïf, d'innocent, de plein de charme dans le regard. Il est impossible de ne pas les remarquer.

Lioubotchka est toujours simple et naturelle. Katienka veut toujours faire de l'effet.

Lioubotchka regarde toujours en face, et quelquefois il lui arrive, lorsqu'elle arrête ses immenses yeux noirs sur quelqu'un, de les tenir attachés si longtemps, qu'on la gronde en lui disant qu'elle n'est pas polie. Katienka, au contraire, baisse tout de suite les paupières et cligne des yeux. Elle assure qu'elle est myope; mais je suis sûr qu'elle y voit on ne peut mieux.

Lioubotchka n'aime pas à faire des manières devant les étrangers, et, lorsque quelqu'un lui fait des amitiés devant le monde, elle se fâche et répond qu'elle n'aime pas les effusions. Katienka, au contraire, lorsqu'il y a des visites, devient très affectueuse pour Mimi, et elle aime à se promener dans le salon en tenant une amie par la taille.

Lioubotchka est une grande rieuse, et, dans ses accès de rire, elle agite les mains et court dans toute la chambre; Katienka, au contraire, porte son mouchoir ou sa main sur sa bouche quand elle commence à rire.