C'est ainsi que j'aurais dû alors formuler ma croyance.

Revenu de l'étranger, je m'établis à la campagne et voulus m'occuper des écoles de paysans. Cette occupation m'était surtout agréable, puisqu'il n'y avait pas en elle ce mensonge évident qui m'avait sauté aux yeux dans le cours de mon enseignement littéraire; ici aussi j'agissais au nom du progrès, mais je me comportais déjà en critique envers ce progrès. Je me disais que certains phénomènes du progrès ont une marche bizarre, irrégulière, et qu'il fallait se comporter avec une grande libéralité envers des gens primitifs, comme étaient les enfants des paysans, et que même il fallait leur laisser choisir la voie qu'ils voudraient pour aller vers le progrès.

En réalité, je tournais toujours autour de ce même et insoluble problème qui consistait à enseigner sans savoir quoi.

Dans les hautes sphères du travail littéraire, je comprenais qu'on ne pouvait instruire, car je voyais que tous enseignaient différemment et seulement par des discussions et tout en se cachant mutuellement leur ignorance; mais ici, avec les enfants des paysans, je croyais qu'on pouvait tourner cette difficulté en laissant les enfants apprendre ce qu'ils voulaient.

Je ris de moi-même maintenant en me rappelant comment je biaisais pour accomplir mon désir—enseigner,—quoique je susse très bien au fond de mon âme que je ne pouvais rien enseigner de ce qui pouvait être nécessaire, ne sachant pas moi-même ce qu'il fallait entendre par là.

Après un an passé dans ces organisations d'écoles, je partis encore une fois pour l'étranger, afin d'apprendre comment faire pour savoir enseigner aux autres, ne sachant rien soi-même.

Et il me parut que j'avais appris cela à l'étranger, car, armé de toute cette grande sagesse, l'année de l'émancipation des serfs, je rentrai en Russie où, ayant occupé le poste de juge de paix, je commençai à enseigner, au peuple ignorant dans les écoles, et au peuple instruit dans le journal que je me mis à éditer.

Tout paraissait bien marcher, mais je sentais que je n'étais pas tout à fait sain d'esprit et que cela ne pourrait pas se prolonger longtemps.

J'en serais venu peut-être alors déjà à ce désespoir auquel j'arrivai quinze ans plus tard, si je n'avais pas envisagé un autre côté de la vie que je n'avais pas encore éprouvé et qui me promettait le bonheur: c'était la vie de famille.

Pendant une année, je rendis la justice, je m'occupai d'écoles et de journalisme, et je fus bientôt accablé de fatigue. Si insupportable devint la lutte pour la conciliation, si vaguement se manifesta mon activité dans les écoles, si répugnant m'était devenu mon échappatoire dans le journal, laquelle consistait toujours dans la même chose, dans le désir d'instruire et de cacher que je ne savais rien, que je tombai malade, plutôt moralement que physiquement.