Cette idée était si tentante que je devais user de ruse envers moi-même pour ne pas l'accomplir trop précipitamment. Je ne voulais pas me hâter, uniquement parce que je voulais voir clair en moi; si j'y parvenais, il serait toujours temps.
Et voilà que moi, homme heureux, je me cachais la corde pour ne pas me pendre à la solive, entre les armoires de la chambre, où chaque soir j'étais seul en me couchant, et je n'allai plus à la chasse avec mon fusil, pour ne pas être tenté par ce moyen trop facile de me défaire de la vie.
Je ne savais pas moi-même ce que je voulais: j'avais peur de la vie, je tendais à en sortir, et malgré cela j'espérais d'elle encore quelque chose.
Cela se passait dans un moment où toutes choses étaient pour moi ce qui peut être considéré comme le bonheur complet; je n'avais pas encore cinquante ans; j'avais une épouse, bonne, aimante et aimée; de bons enfants, un grand bien qui s'accroissait sans aucune peine de ma part. J'étais respecté de mes proches et de mes connaissances plus que jamais je ne l'avais été; j'étais comblé d'éloges par les étrangers et je pouvais croire sans exagération mon nom célèbre.
Avec cela je n'étais pas fou, ou malade psychiquement. Au contraire, je jouissais d'une force morale et physique, que j'ai rarement rencontrée parmi les personnes de mon âge. Physiquement je pouvais faucher tout aussi bien que les paysans. Intellectuellement je pouvais travailler huit heures de suite sans éprouver aucune conséquence fâcheuse d'un pareil effort.
Et c'est dans cet état que j'arrivai à ne pouvoir pas vivre; et, ayant peur de la mort, je devais employer des ruses pour ne pas me tuer.
Cet état de mon âme se traduisait ainsi:
—Ma vie est quelque méchante et stupide plaisanterie qui m'est jouée par quelqu'un.
Bien que je ne reconnusse aucun quelqu'un qui m'eût créé, cette idée que quelqu'un s'était moqué de moi sottement et méchamment en me produisant au monde, était la forme la plus ordinaire sous laquelle mes inquiétudes se manifestaient.