[II]
Je raconterai un jour l'histoire de ma vie qui fut touchante et instructive, pendant ces dix années de ma jeunesse. Je voulais de toute mon âme être bon; mais j'étais jeune, j'avais des passions et j'étais seul, tout à fait seul, quand je cherchais le bien. Chaque fois que j'essayais de me prononcer sur cet ardent désir que j'avais d'être bon moralement, je ne rencontrais que mépris et moqueries; mais quand je m'adonnais aux vilaines passions, on me louait, on m'encourageait.
L'ambition, la passion du pouvoir, la cupidité, la volupté, l'orgueil, la colère, la vengeance—tout cela était estimé.
Me livrant à ces passions, je commençais à ressembler à un homme et je sentais qu'on était content de moi.
Ma bonne tante, chez qui je vivais et qui était bien l'être le plus pur du monde, me disait toujours qu'elle ne désirait rien tant pour moi qu'une liaison avec une femme mariée:
—Rien ne forme un jeune homme comme une liaison avec une femme comme il faut, disait-elle.
Elle souhaitait encore un autre bonheur pour moi, celui d'être aide de camp, et surtout aide de camp de l'Empereur; et, comme comble de la félicité—que je me mariasse à une jeune fille très riche, et que j'eusse, par suite de ce mariage, le plus de serfs possible.
Je ne puis sans effroi, sans dégoût et sans souffrance de l'âme, me rappeler ces années.
Je tuai des hommes à la guerre; je les défiai en duel pour les tuer; je perdis au jeu; je dissipai le produit des travaux des paysans; je les punissais, je faisais des folies, je trompais.