Nous trouvâmes à Fréjus le colonel Campbell, qui était arrivé de Marseille avec la frégate anglaise the Undounted (l'Indompté). Ce bâtiment était commandé par le capitaine Asher, et était destiné à escorter l'Empereur, pour garantir son vaisseau de toute espèce d'attaque. Selon le traité, Buonaparte devait être conduit dans une corvette, et il fut très-mécontent de ne trouver que le brick nommé l'Inconstant, qui devait recevoir son souverain détrôné et lui rester en toute propriété.
Après mille indécisions, nous le vîmes avec plaisir se résoudre enfin à s'embarquer sur une frégate anglaise, et à ne faire aucun usage du brick qui lui était destiné. Si le gouvernement, dit-il, eût su ce qu'il se doit à lui-même, il m'aurait envoyé un bâtiment à trois ponts, et non pas un vieux brick pourri[11], à bord duquel il serait au-dessous de ma dignité de monter.
Le capitaine français, scandalisé du peu de cas que l'Empereur faisait de son bâtiment, repartit sur le champ pour Toulon.
L'Empereur n'invita à dîner que les commissaires, le comte Clamm et le capitaine du vaisseau anglais Asher. Il reprit alors toute la dignité impériale; il s'entretint beaucoup avec le capitaine Asher; et, comme celui-ci ne parlait pas très-facilement français, Campbell leur servit d'interprète. Il nous parla avec une rare franchise des plans d'agrandissement qu'il avait encore pour la France, à nos propres dépens; il nous expliqua comment il voulait faire de Hambourg un second Anvers, et rendre le port de Cuxhaven semblable à celui de Cherbourg: il voulut aussi nous faire connaître ce que personne n'avait encore remarqué, c'est que l'Elbe avait la même profondeur que l'Escaut, et qu'on pouvait construire à son embouchure un port semblable à celui dont il avait enrichi la Belgique. Il avait aussi le projet tout formé de faire dans ses états une conscription pour la marine, de même que celle qui avait lieu pour les armées de terre. Et, dit-il, si j'avais employé les moyens dont je me suis servi sur le Continent, contre l'Angleterre, je l'aurais renversée en deux ans de temps. Car, disait-il, c'était-là mon unique but. Dans la position où je me trouve maintenant, je puis bien parler de tout cela, puisqu'il m'est impossible de rien exécuter. Il s'exprimait avec tant de passion et de vivacité en parlant de ses flottes de Toulon, de Brest et d'Anvers, de son armée de Hambourg et des mortiers qui se trouvaient à Hyères, avec lesquels il pouvait jeter des bombes à trois mille pas, que l'on eût cru que tout cela lui appartenait encore.
Après le dîner, il prit congé du général Schuwaloff et de moi; il nous remercia des soins que nous lui avions donnés pendant son voyage, et parla ensuite avec beaucoup de mépris du gouvernement français. Il se plaignit surtout au général Koller des injustices dont on l'accablait; de ce qu'on ne lui avait laissé qu'un seul service en argent, que six douzaines de chemises, et qu'on lui avait retenu le reste de son linge et de son argenterie, ainsi qu'une quantité de meubles et de choses qu'il avait acquises de son propre argent, et de ce qu'on ne voulait pas reconnaître son droit exclusif sur le régent, qu'il avait retiré de Berlin avec ses propres fonds, moyennant quatre millions. Ce diamant avait été en effet mis en gage pour 400,000 écus, chez les juifs de Berlin par le gouvernement français. Il pria le général de porter sa plainte à son Empereur et à celui de Russie, espérant qu'avec l'aide de ces princes, justice lui serait rendue.
Ce même soir, nous écrivîmes encore deux fois au gouverneur français de l'île d'Elbe, pour obtenir de lui qu'il se rendît aux ordres qu'on lui envoyait, et pour qu'il livrât la place sans difficultés à Napoléon.
Le 28 au matin, l'Empereur aurait voulu partir et faire embarquer ses équipages; mais il se trouva incommodé, et partit seulement à neuf heures du soir, après avoir encore demandé à parler, au général Schuwaloff et à moi. Comme le général avait déjà pris les devants pour se rendre au port un des premiers, l'Empereur ne prit congé que de moi seul; il me remercia encore une fois des attentions particulières que j'avais eues pour lui, mais ne me dit pas un mot pour le roi de Prusse. Le général Schuwaloff se rendit à bord de la frégate, comme Napoléon y était déjà, et l'Empereur le chargea de présenter ses hommages à l'empereur Alexandre.
Les hussards autrichiens l'accompagnèrent jusqu'au port de Saint-Raphau, le même où il avait abordé, quatorze ans auparavant, à son retour d'Égypte. Il fut reçu avec les honneurs militaires, et vingt-quatre coups de canon furent tirés[12].
Deux heures après, la frégate cingla. Le général Koller, le colonel Campbell, le comte Clamm et l'aide-de-camp du général Koller, accompagnèrent l'Empereur jusqu'à l'île d'Elbe. Sa suite se composait des généraux Bertrand et Drouot, le major polonais Ferzmanofsky, deux fouriers du palais, un officier payeur, M. Peyruche; un médecin, M. Fourrau; deux secrétaires, un maître d'hôtel, un valet de chambre, deux cuisiniers et six domestiques.
Le général Bertrand ne put cacher combien le sacrifice lui coûtait, et ne dissimula pas qu'il ne le faisait que pour remplir son devoir envers l'Empereur.