Ensuite, se tournant vers nous, il nous dit que Louis XVIII ne ferait jamais rien de la nation française, s'il la traitait avec trop de ménagement. Puis, continua-t-il, il faut nécessairement qu'il lève des impôts considérables, et ces mesures lui attireront aussitôt la haine de ses sujets.
Il nous raconta qu'il y avait dix-huit ans qu'il avait été envoyé en ce pays, avec plusieurs milliers d'hommes, pour délivrer deux royalistes qui devaient être pendus, pour avoir porté la cocarde blanche. Je les sauvai avec beaucoup de peine des mains de ces enragés; et aujourd'hui, continua-t-il, ces hommes recommenceraient les mêmes excès contre celui d'entre eux qui se refuserait à porter la cocarde blanche! Telle est l'inconstance du peuple français!
Nous apprîmes qu'il y avait au Luc deux escadrons de hussards autrichiens; et, d'après la demande de Napoléon, nous envoyâmes l'ordre au commandant d'y attendre notre arrivée pour escorter l'Empereur jusqu'à Fréjus. Cette caution le tranquillisa singulièrement; mais malgré cela il garda toujours le plus strict incognito.
Il fut surtout très-content de ce que le général Koller consentit à passer pour lui dans une conversation que ce général eut avec un officier corse au service de France. Il lui fit plusieurs questions, que Buonaparte lui soufflait dans l'oreille, et l'officier fut persuadé que c'était à l'Empereur lui-même qu'il parlait; car il ne pouvait concevoir qu'un général autrichien, quelque instruit qu'il fût, pût avoir des notions aussi justes sur l'île de Corse. Napoléon, voyant son erreur, pria le général de ne pas le désabuser.
Nous arrivâmes après le dîner dans la maison de M. Charles, législateur. Cette campagne est située près de Luc; la princesse Pauline Borghèse, soeur de l'Empereur, y séjournait depuis quelque temps. Elle frissonna au récit des dangers que son frère avait courus dans son voyage, et ne pouvait croire aux déguisemens qu'il avait été obligé d'employer. Dès ce moment, elle résolut de l'accompagner à l'île d'Elbe et de ne plus l'abandonner.
Elle avait eu d'abord beaucoup de peine à se persuader les grands événemens qui venaient d'avoir lieu, et enfin lorsqu'il lui fut impossible de se refuser à leur authenticité, elle s'écria: «Mais, en ce cas, mon frère est mort?» On la convainquit que l'Empereur se portait bien, qu'on lui avait assuré un très-beau traitement, et qu'il était en route pour se rendre à sa nouvelle destination. «Comment, dit-elle, il a pu survivre à tout cela? C'est-là la plus mauvaise des nouvelles que vous venez de me donner». Elle tomba alors sans connaissance, et ne revint à elle que beaucoup plus souffrante qu'elle ne l'était ordinairement: l'entrevue qu'elle eut ce jour même avec son frère, augmenta encore son état de mauvaise santé.
Elle partit le soir pour Muy, afin de n'avoir le jour suivant que deux lieues à faire pour se rendre à Fréjus. Avant de partir, elle nous fit prier de venir chez elle. Nous lui fûmes présentés par le général Bertrand; elle nous entretint avec la grâce qui lui est connue, puis elle nous quitta en disant qu'elle espérait nous voir le lendemain à Fréjus[10].
Nous y arrivâmes effectivement le 27, sans aucun encombre. Les hussards autrichiens qui nous avaient escortés, depuis cet endroit jusqu'à Fréjus, continuèrent le service auprès de l'Empereur. Dès qu'il se vit ainsi entouré de troupes, il reprit quelque courage, remit son uniforme et se replaça dans sa voiture. Ses équipages étaient aussi arrivés, non sans peine, un jour plus tôt que nous à Fréjus. Ils avaient traversé la ville d'Avignon le dimanche 24 avril. Ceux qui les conduisaient n'avaient pu échapper au danger d'être pillés qu'en cachant tout ce qui pouvait faire soupçonner qu'ils étaient de la suite de Napoléon: ils ôtèrent leurs habits de livrée, mirent des cocardes blanches, et jetèrent de l'argent au peuple, en criant, comme lui: Vive le Roi! vive Louis XVIII! à bas l'Empereur! à bas Nicolas! On avait trouvé le moyen d'avertir l'Empereur de cette scène, et c'est pourquoi il avait pris tant de précautions.
Plusieurs personnes de sa suite l'avaient quitté au Luc, et il est probable que c'est l'une de ces personnes, qui trouva bon de s'approprier la cassette du maître d'hôtel de l'Empereur, qui était chargé des dépenses du voyage, et auquel il restait à peu près soixante mille francs. Ce vol se fit dans la nuit du 26 au 27.