Après que les commissaires des puissances alliées l'eurent ainsi équipé, les voitures avancèrent; mais, avant de descendre, nous fîmes une répétition, dans notre chambre, de l'ordre dans lequel nous devions marcher. Le général Drouot ouvrait le cortège; venait ensuite le soi-disant empereur, l'aide-de-camp du général Schuwaloff, ensuite le général Koller, l'Empereur, le général Schuwaloff et moi, qui avais l'honneur de faire partie de l'arrière-garde, à laquelle se joignit la suite de l'Empereur.
Nous traversâmes ainsi la foule ébahie qui se donnait une peine extrême pour tâcher de découvrir parmi nous celui qu'elle appelait son tyran.
L'aide-de-camp de Schuwaloff (le major Olewieff) prit la place de Napoléon dans sa voiture, et Napoléon partit avec le général Koller dans sa calèche.
Quelques gendarmes dépêchés à Aix par ordre du maire, dissipèrent le peuple qui cherchait à nous entourer, et notre voyage se continua fort paisiblement.
Une circonstance que je voudrais omettre, mais que ma qualité d'historien ne me permet pas de passer sous silence, c'est que notre intimité avec l'Empereur auprès duquel nous étions sans cesse dans la même chambre, nous fit découvrir qu'il était attaqué d'une maladie galante; il s'en cachait si peu, qu'il employait en notre présence les remèdes nécessaires; et nous apprîmes de son médecin, que nous questionnâmes, qu'il en avait été attaqué à son dernier voyage à Paris.
Partout nous trouvâmes des rassemblemens qui nous recevaient aux cris les plus vifs de vive le Roi! On vociférait aussi des injures contre Napoléon, mais il n'y eut aucune tentative inquiétante.
Toutefois l'Empereur ne se rassurait pas, il restait toujours dans la calèche du général autrichien, et il commanda au cocher de fumer, afin que cette familiarité pût dissimuler sa présence. Il pria même le général Koller de chanter, et comme celui-ci lui répondit, qu'il ne savait pas chanter, Buonaparte lui dit de siffler.
C'est ainsi qu'il poursuivit sa route, caché dans un des coins de la calèche, faisant semblant de dormir, bercé par l'agréable musique du général et encensé par la fumée du cocher.
En pleine campagne, il recommença à causer avec le général et l'entretint du nouveau plan qu'il avait formé: c'était de déposséder le roi de Naples actuel, de replacer la véritable dynastie sur le trône, de faire du roi de Sardaigne le roi d'Italie, et d'aller s'établir lui-même dans l'île de Sardaigne; puis tout-à-coup, abandonnant cette idée, Non, dit-il, je renonce maintenant tout-à-fait au monde politique, et ne m'intéresse plus à tout ce qui peut arriver. Et alors il s'étendit beaucoup sur la manière tranquille dont il voulait couler ses jours, et dit qu'à Porto-Ferrajo il voulait vivre heureux, en ne s'occupant plus que des sciences. Il ajouta même, que si on lui offrait la couronne de l'Europe, il la refuserait. Je n'ai jamais estimé les hommes, dit-il, et je les ai toujours traités comme ils le méritent; mais cependant les procédés des Français envers moi sont d'une si grande ingratitude, que je suis entièrement dégoûté de l'ambition de vouloir gouverner[9].
À Saint-Maximin il déjeûna avec nous. Comme il entendit dire que le sous-préfet d'Aix était en cet endroit, il le fit appeler, et l'apostropha en ces termes: Vous devez rougir de me voir en uniforme autrichien, j'ai dû le prendre pour me mettre à l'abri des insultes des Provençaux. J'arrivais avec pleine confiance au milieu de vous, tandis que j'aurais pu emmener avec moi six mille hommes de ma garde. Je ne trouve ici que des tas d'enragés qui menacent ma vie. C'est une méchante race que les Provençaux; ils ont commis toutes sortes d'horreurs et de crimes dans la révolution et sont tout prêts à recommencer; mais quand il s'agit de se battre avec courage, alors ce sont des lâches; jamais la Provence ne m'a fourni un seul régiment, dont j'aurais pu être content. Mais ils seront peut-être demain aussi acharnés contre Louis XVIII, qu'ils le paraissent aujourd'hui contre moi; ils croyent qu'ils n'auront plus rien à payer; et quand ils verront que les contributions ne changeront que de nom, ils seront tout aussi enclins à la révolte que dans l'année 1790.—Vous n'avez donc pas pu contenir cette populace?—Le préfet ne sachant comment répondre, ni s'il devait s'excuser devant nous, se contenta de lui dire: «J'en suis tout confus, Sire.» L'Empereur lui demanda ensuite si les droits réunis étaient déjà abolis, et si la levée en masse aurait été difficile à opérer? «Une levée en masse! Sire, répliqua le préfet, je n'ai jamais pu réunir la moitié du contingent qu'on devait fournir pour la conscription.» Napoléon recommença alors ses invectives contre les Provençaux et congédia le préfet.