Lorsque Buonaparte mit pied à terre, la municipalité et les corps de l'état vinrent le recevoir et le haranguer. Napoléon leur répondit à peu près en ces termes: La douceur de votre climat, les sites romantiques de votre île m'ont décidé à la choisir, entre tous mes vastes états, pour mon séjour; j'espère que vous saurez apprécier cette préférence, et que vous m'aimerez comme des enfans soumis; aussi me trouverez-vous toujours disposé à avoir pour vous toute la sollicitude d'un père.
Trois violons, et deux basses, qui avaient accompagné la députation, surprirent ce tendre père de leurs sons harmonieux. On le conduisit, sous un dais orné de papier doré et de vieux morceaux d'écarlate, dans le lieu de sa résidence. C'était à l'Hôtel-de-Ville qu'il devait loger. On avait orné la salle qui servait ordinairement pour les bals publics avec quelques petits tableaux, des candélabres en glaces, et un trône impérial avait été élevé à la hâte et paré aussi de beaucoup de papier d'or et de morceaux écarlates. La musique de la chapelle l'accompagna jusque-là et fit retentir des sons si touchans, que le Prince, tout ému, demanda bien vite à être conduit dans son appartement. Il le trouva si misérablement meublé qu'il prit des arrangemens avec le général Koller sur les moyens de faire venir de Lucques et Piombino le mobilier de sa soeur Éliza. Le général écrivit à la grande-duchesse de Toscane qui envoya aussitôt ce qui lui était demandé sur de petits bâtimens: c'est ce qui a donné lieu au faux bruit qui a couru que Napoléon s'était emparé d'un vaisseau appartenant à son beau-frère, l'avait confisqué et déclaré de bonne prise.
Aussitôt après son arrivée, l'Empereur visita les fortifications, et assura d'un air de contentement que moyennant les améliorations qu'il méditait, il pourrait se défendre contre toute espèce de tentative de la part des habitans du continent.
Le général Koller resta dix jours à l'île d'Elbe et gagna de plus en plus la confiance de l'Empereur, qui n'entreprenait absolument rien sans le consulter. Il lui confia un jour que, dans l'espace de vingt-quatre heures, il aurait à ses ordres plus de trois à quatre mille hommes, parce qu'il avait fait une proclamation à la garnison française qui se trouvait dans l'île, que ceux qui voudraient prendre du service seraient à sa solde, et qu'il avait appris que l'affluence était si grande que plusieurs milliers s'étaient déjà proposés. Koller blâma ouvertement cette mesure, qui naturellement devait jeter une grande défiance sur ses projets pacifiques. Qu'est-ce que cela me fait, répartit Napoléon? j'ai examiné les fortifications, et je défie qu'on puisse m'attaquer ici avec le moindre succès. «Je le crois, reprit le général; mais je crois aussi que le gouvernement français saisirait bien vite ce prétexte pour ne pas vous payer la pension convenue.» Croyez-vous, interrompit brusquement l'Empereur? diable, cela ne m'arrangerait pas du tout. Mais que faire à présent? «Il faut, dit le général, publier une nouvelle proclamation où vous déclarerez que cette invitation ne devait s'appliquer qu'aux soldats Elbois qui servaient la France et qui désireraient rester dans leur pays natal.» Aussitôt l'Empereur adopta ce conseil, et remercia beaucoup ce général, qui l'avait déjà habitué à s'entendre dire patiemment qu'il avait tort. Dès les premiers jours du voyage de Fontainebleau, il lui avait dit en plusieurs circonstances «Votre Majesté a tort». Napoléon peu accoutumé à cette franchise, lui avait répondu avec vivacité: Vous me dites toujours que j'ai tort, et continuellement que j'ai tort; parlez-vous donc aussi comme cela à votre Empereur? Le général l'assura que son Empereur serait très-fâché contre lui, s'il soupçonnait qu'il ne lui dit pas toujours bien franchement sa façon de penser. En ce cas, reprit l'Empereur radouci, votre maître est bien mieux servi que je ne l'ai jamais été.
Napoléon s'occupait sans relâche et avec une activité incroyable: tantôt il allait visiter les petites îles voisines de l'île d'Elbe. Pianosa, l'une d'elles et la plus remarquable, est embellie par la végétation la plus riche; des sites tout à fait romantiques et beaucoup de chevaux sauvages animent cette délicieuse contrée. D'autres fois, il parcourait l'île à cheval dans tous les sens. Le général Koller l'accompagna constamment. L'Empereur lui contait tous ses projets d'embellissement pour Porto-Ferrajo. Il voulait faire construire un palais, et y fonder plusieurs institutions libérales. Tous ses plans sont vastes, et s'il vient à bout de les exécuter, sa présence sera un grand bienfait pour ce pays, dont il doublera certainement la population. Elle s'évalue en ce moment à douze mille personnes; mais l'étendue et la richesse du pays suffiraient pour en nourrir trente mille. Les mines de fer, d'aimant, de sel, la pêche du thon offrent des sources de richesses considérables et rapportaient au gouvernement 600,000 fr. Avec les plans que l'Empereur a formés, s'il a le temps et la force de les exécuter, je ne doute pas qu'il ne vienne à bout de doubler le produit.
Pour gagner l'affection des Elbois, il leur fit donner, le second jour de son arrivée, soixante mille francs pour faire des routes dont les projets existaient depuis long-temps, mais qui n'avaient pu être effectués faute d'argent.
Il avait fait changer cette somme, qu'il possédait en or, en pièces d'argent, afin que cela fît beaucoup plus d'effet lorsque ses gens transporteraient, à travers les rues, ces sacs du château à la Maison-de-Ville.
Cet artifice eut tout le succès qu'il en attendait, on ne parla plus d'autre chose que de ses immenses trésors et de sa grande libéralité.
La pêche du thon avait été, jusqu'à son arrivée, affermée à un riche Gênois, qui, pour faciliter son commerce, avait fait bâtir une maison à Porto-Ferrajo; comme cette maison gênait Buonaparte dans ses projets d'embellissemens, il la fit jeter bas, sans autre forme de procès, et sans vouloir seulement en parler au propriétaire; celui-ci poussa les hauts cris et s'éleva fortement contre l'injustice de ce procédé. Alors l'Empereur lui fit savoir que, malgré le bail qui existait, son intention était d'affermer de nouveau la pêche au plus offrant, et qu'il voulait avoir vingt mille francs de plus qu'elle ne rapportait par an. Le malheureux entrepreneur fut si effrayé, qu'il fit dire à l'Empereur qu'il paierait tout ce qu'il voudrait et qu'il ne serait plus question de la maison abattue. Napoléon se laissa pourtant un peu attendrir, lui rabattit quelque chose des vingt mille francs, et le Gênois éleva jusqu'aux nues la générosité impériale.
Buonaparte conclut un traité de commerce avec Livourne, et lorsque le général Koller le quitta, il le chargea de dépêches pour Gênes, afin de négocier un semblable traité, qui eut lieu effectivement. L'Empereur lui fit des adieux affectueux, et le pria de venir bientôt le revoir.