Pendant mon voyage de Toulon à Paris, je me convainquis à quel point tout le pays était irrité contre Buonaparte. Si nous avions été obligés d'y passer, je doute fort que nous eussions pu le sauver de la rage du peuple. On m'assura que cette manière de voir était la même dans tout le Languedoc, la Guyenne, la Gascogne, et particulièrement à Toulouse, à Nîmes et à Montpellier.

Je fus reçu à Toulon par le maréchal Masséna, avec la plus grande politesse. Il me dit combien il était charmé du renversement de Buonaparte, et il me fit même connaître le sujet de la haine qu'il lui avait vouée: et pour nous prouver la manière indigne dont l'ex-Empereur avait agi envers lui, il nous raconta qu'un jour de chasse, Napoléon, soit qu'il l'eût fait exprès ou non, le blessa d'un coup de fusil à l'oeil et le lui creva. Il ne fit pas même semblant de l'apercevoir, et, après la chasse, il vint voir le maréchal et lui dit tout bas: C'est le prince Guillaume de Prusse qui vous a crevé l'oeil, et chercha à lui persuader que le prince l'avait fait à dessein. Puis il s'informa avec une apparente sensibilité, s'il avait éprouvé une forte douleur. Masséna nous déclara qu'il avait répondu que ce malheureux coup n'avait pas été dirigé par le prince Guillaume.

Lorsque je visitai la flotte de Toulon, je trouvai une nouvelle preuve de la cruauté avec laquelle Napoléon traitait les Prussiens. Sur le vaisseau Amiral, deux matelots, misérablement vêtus, s'approchèrent de moi et me parlèrent en allemand. Ils me supplièrent, au nom de Dieu, de les tirer d'esclavage, eux et trois cents de leurs compatriotes qui étaient détenus dans le bagne. La plupart était du corps de Schill, et les autres avaient été faits prisonniers à Dantzick dans l'année 1807. On les avait, malgré le traité de paix, conduits d'Anvers à Toulon, attachés à la chaîne comme de vils galériens. Sur ma demande, les deux matelots qui s'étaient présentés d'abord à moi furent mis aussitôt en liberté; et, lorsque je fus arrivé à Paris, je fus assez heureux pour délivrer les autres prisonniers prussiens.


NOTES.

([a]) Dans la Gazette de France du 29 avril, Roustan a publié la lettre suivante:

«Monsieur,

»On répand, depuis quelque temps, les bruits les plus désavantageux sur ma personne; on va jusqu'à dire que c'est après avoir reçu une somme considérable de Buonaparte, mon maître, que je suis parti de Fontainebleau.

»Je me dois à moi-même, de déclarer ici la vérité, et de me disculper d'une action qui ne serait pas d'un brave homme, ce dont je suis incapable. Depuis seize ans que je servais Napoléon, ma conduite a toujours été irréprochable, et devait seule prévenir toute accusation injurieuse.