Le 16 avril, j'arrivai le soir à Fontainebleau; le 17, je fis ma visite au grand-maréchal Bertrand, et au général Drouot, qui m'engagèrent à prendre un logement au château; ce que j'acceptai. Après la messe, les commissaires nommés pour accompagner S. M. l'Empereur des Français[1], eurent une audience particulière. Le général Koller était envoyé pour l'Autriche, le général Schuwaloff pour la Russie, le colonel Campbell pour l'Angleterre, et moi pour la Prusse. Le major comte de Clam-Martiniz avait été adjoint au général Koller, en qualité de premier aide-de-camp.
Chacun de nous eut une audience particulière de Napoléon. Il nous reçut assez froidement; mais son mécontentement et son embarras furent extrêmes, lorsqu'on lui annonça un commissaire de la Prusse; car on ne peut douter que Bonaparte, dans ses plans, n'eût voulu faire disparaître cette couronne du nombre des puissances. Il me demanda s'il y avait des troupes prussiennes sur la route que nous avions à parcourir? Comme je lui répondis négativement, il ajouta: mais en ce cas, vous ne deviez pas vous donner la peine de m'accompagner. Je lui dis que ce n'était pas une peine, mais un honneur. Il persista dans son sentiment, et comme je lui assurai qu'il m'était impossible de me démettre de l'honorable commission dont S. M. avait bien voulu me charger, il ne me parla plus, et me fit très-mauvaise mine[2]. Il accueillit le colonel Campbell; il lui demanda avec intérêt des nouvelles de sa blessure, et à quelles batailles il avait reçu les ordres dont il était décoré; et il prit occasion de là, pour parler de la campagne d'Espagne, en donnant les plus grands éloges à lord Wellington. Il s'informa, avec les plus petits détails, de son caractère et de ses habitudes; demanda au colonel Campbell de quel pays il était; et comme celui-ci répondit qu'il était né en Écosse, l'Empereur se mit à louer les poésies d'Ossian, et à vanter surtout l'esprit guerrier de cet ouvrage.
Ce jour même était fixé pour le départ; mais Napoléon trouva un prétexte pour le différer, parce que, disait-il, il ne voulait pas suivre la route d'Auxerre, Lyon, Grenoble, Gap et Digne, mais celle de Briare, Roanne, Lyon, Valence et Avignon. Le général Bertrand fut chargé de nous faire cette demande, et de la motiver sur ce que le chemin indiqué était trop mauvais pour les voitures et pour sa garde dont, suivant le traité, Napoléon devait être accompagné; et parce que, de plus, ses équipages, venus d'Orléans, s'étaient déjà dirigés sur Briare et l'y attendaient; il y devait changer de voiture, et trouver pour le voyage beaucoup de facilités, dont il était privé en ce moment.
Il nous fallut envoyer à Paris pour obtenir ce que l'Empereur demandait. Le général Caulaincourt[3] fut chargé de ce message: après avoir pris congé de S. M., il partit avec nos dépêches auprès des autorités françaises, afin d'obtenir un ordre direct pour le gouverneur de l'île d'Elbe, l'Empereur ne voulant pas courir le risque de n'être pas reçu en cette île. Nous eûmes, dans la nuit du 18 au 19, la permission de passer par où l'Empereur désirait, et l'ordre pour que le gouverneur remît l'île. Cet ordre n'était pas aussi clair que S. M. l'aurait voulu. Elle craignait qu'on ne lui enlevât les moyens de défense qui existaient dans l'île; il fallut en conséquence envoyer de nouveau à Paris. Le général Koller assura à l'Empereur qu'on lui accordait tout ce qu'il demandait, et le départ fut enfin fixé pour le 20. Napoléon avait fait partir, pendant la nuit, près de cent voitures chargées de munitions de guerre, d'argent, de meubles, de bronzes, de tableaux, de statues, de livres, et peut-être était-ce là la vraie cause des retards qu'il avait suscités?
Le 19, l'Empereur fit venir le duc de Bassano; dans le cours de la conversation nous remarquâmes ces mots: On vous reproche de m'avoir constamment empêché de faire la paix: qu'en dites-vous? Le duc de Bassano lui répondit: «Votre Majesté sait très-bien qu'elle ne m'a jamais consulté, et qu'elle a toujours agi d'après sa propre sagesse, sans prendre conseil des personnes qui l'entouraient: je ne me suis donc pas trouvé dans le cas de lui en donner, mais seulement d'obéir à ses ordres.» Je le sais bien, dit l'Empereur satisfait, mais je vous en parle, pour vous faire connaître l'opinion qu'on a de vous.
Les généraux Belliard, Ornano, Petit, Dejean et Korsakowsky, les colonels Montesquiou, Bussy, Delaplace, le chambellan de Turenne et le ministre Bassano, sont les personnes les plus marquantes qui restèrent auprès de l'Empereur jusqu'à son départ[4].
Les généraux Bertrand et Drouot furent les seuls qui l'accompagnèrent pour rester avec lui et partager son sort. Le général Lefebvre-Desnouettes alla l'attendre à Nevers, et ce fut là qu'il prit congé de lui.
Le mameluck Rustan, et son premier valet de chambre Constant, l'avaient abandonné déjà depuis deux jours, après avoir reçu de lui une somme considérable([a])[5].
Le 20 avril, à dix heures du matin, toutes les voitures étaient prêtes dans la cour du château de Fontainebleau, lorsque l'Empereur fit venir le général Koller, et lui dit ces mots: J'ai réfléchi sur ce qui me restait à faire, je me suis décidé à ne pas partir. Les alliés ne sont pas fidèles aux engagemens qu'ils ont pris avec moi; je puis donc aussi révoquer mon abdication, qui n'était toujours que conditionnelle. Plus de mille adresses me sont parvenues cette nuit: l'on m'y conjure de reprendre les rênes du gouvernement. Je n'avais renoncé à tous mes droits à la couronne que pour épargner à la France les horreurs d'une guerre civile, n'ayant jamais eu d'autre but que sa gloire et son bonheur; mais, connaissant aujourd'hui le mécontentement qu'inspirent les mesures prises par le nouveau gouvernement; voyant de quelle manière on remplit les promesses qui m'ont été faites, je puis expliquer maintenant à mes gardes quels sont les motifs qui me font révoquer mon abdication, et je verrai comment on m'arrachera le coeur de mes vieux soldats. Il est vrai que le nombre des troupes sur lesquelles je pourrai compter, n'excédera guère 30,000 hommes; mais il me sera facile de les porter en peu de jours jusqu'à 130,000. Sachez que je pourrai tout aussi bien, sans compromettre mon honneur, dire à mes gardes que, ne considérant que le repos et le bonheur de la patrie, je renonce à tous mes droits, et les exhorte à suivre, ainsi que moi, le voeu de la nation.
Le général Koller, qui n'avait pas interrompu l'Empereur, se recueillit un moment, et lui dit que son sacrifice au repos de la patrie était une des plus belles choses qu'il eût faites; qu'il prouvait par là qu'il était capable de tout ce qui était grand et noble; et il le pria de lui dire en quoi les alliés avaient manqué au traité. En ce que l'on empêche l'Impératrice de m'accompagner jusqu'à Saint-Tropez, comme il était convenu, lui dit l'Empereur. «Je vous assure, reprit le général, que S. M. n'est pas retenue, et que c'est par sa propre volonté qu'elle s'est décidée à ne pas vous accompagner.» Eh bien, je veux bien rester encore fidèle à ma promesse; mais si j'ai de nouvelles raisons de me plaindre, je me verrai dégagé de tout ce que j'ai promis.