Il était onze heures, et M. de Bussy, aide-de-camp de l'Empereur, vint lui dire que le grand-maréchal lui faisait annoncer que tout était prêt pour le départ. Le grand-maréchal ne me connaît-il donc pas? dit l'Empereur à l'aide-de-camp, depuis quand dois-je me régler d'après sa montre? Je partirai quand je voudrai et peut-être pas du tout. Le colonel Bussy sortit, et Napoléon, se promenant en long et en large dans la chambre, parla sans cesse des injustices qu'on lui faisait; il accusa l'Empereur d'Autriche d'être un homme sans religion, et de travailler tant qu'il pouvait au divorce de sa fille, au lieu de remplir son devoir, en maintenant la bonne intelligence parmi ses enfans. Il se plaignit aussi du manque de délicatesse de l'empereur de Russie à son égard, et dit qu'il était, lui seul, cause que l'Impératrice n'avait pas conservé la régence, et trouva ses visites à Rambouillet très-déplacées; accusa l'empereur Alexandre et le roi de Prusse d'y aller insulter à son malheur. Le général Koller s'efforça de lui prouver que ces deux souverains n'avaient eu d'autre intention que de prouver leurs égards à l'impératrice; mais Napoléon ne voulut se départir en rien de ses plaintes, relativement au roi de Prusse, contre lequel il laissait toujours percer sa haine. Il cherchait à convaincre le général Koller, que l'Autriche, par sa position politique actuelle envers la Russie et la Prusse, se trouvait beaucoup plus en danger qu'elle ne l'était auparavant avec la France, qui, par sa prépondérance, arrêtait la Russie dans ses plans de conquête; que le traité de Francfort était avantageux pour l'Autriche, et que celui d'aujourd'hui, quoiqu'il donnât plus d'étendue à son territoire, l'exposait aux plus grands dangers avec ses ennemis naturels, la Russie et la Prusse, dont les cabinets ont toujours été connus par leur manque de foi et leurs projets astucieux, au lieu qu'avec lui, Napoléon, on pouvait certainement compter sur tout ce qu'il promettait. Il dit aussi que depuis la campagne de Russie il n'avait pas eu d'autre but que de conclure la paix telle que les alliés l'avaient proposée à Francfort; que le général Caulaincourt, qui avait sans doute eu de bonnes intentions, avait abusé de ses pleins-pouvoirs, en laissant espérer que le souverain de la France signerait jamais les conditions prescrites par les alliés à Châtillon, quoiqu'il eût renoncé, depuis quelque temps, à ses prétentions sur l'Allemagne et sur l'Italie. Le général Koller témoigna à l'Empereur son étonnement de ce qu'il n'avait pas fait la paix à Prague ou à Dresde, où on lui avait fait des propositions bien plus avantageuses qu'à Francfort. Que voulez-vous, répondit l'Empereur sans faire attention qu'il se contredisait, j'ai eu tort; mais j'avais alors d'autres vues, parce que j'avais encore beaucoup de ressources...... Puis, changeant tout à coup de discours; Mais, dites-moi, général, si je ne suis pas reçu à l'île d'Elbe, que me conseillez-vous de faire? Le général pensa qu'il n'y avait aucun motif de craindre qu'il ne fût pas reçu; que d'ailleurs, dans tous les cas, le chemin de l'Angleterre lui restait toujours ouvert. C'est ce que j'ai pensé aussi; mais comme je leur ai voulu faire tant de mal, les Anglais m'en conserveront toujours du ressentiment.—Comme vous n'avez pas exécuté vos plans d'anéantissement de l'Angleterre, dit le général, vous n'avez rien à redouter de cette puissance. Il fit encore observer à l'Empereur qu'il s'exposait à perdre tous les avantages qui lui étaient assurés par le traité du 11 avril, s'il continuait à faire difficulté de partir: alors Napoleon le congédia en lui disant: Vous le savez, je n'ai jamais manqué à ma parole; ainsi je ne le ferai pas plus à présent; à moins qu'on ne m'y force par de mauvais traitemens. Plusieurs idées remarquables lui échappèrent dans cette conversation, nous citons celles qui paraissent le plus dignes d'attention. Il savait qu'on lui faisait un grand reproche de ne s'être pas donné la mort: Je ne vois rien de grand à finir sa vie comme quelqu'un qui a perdu toute sa fortune au jeu. Il y a beaucoup plus de courage de survivre à son malheur non mérité. Je n'ai pas craint la mort, je l'ai prouvé dans plus d'un combat, et encore dernièrement à Arcis-sur-Aube où on m'a tué quatre chevaux sous moi (la vérité est qu'il n'a eu qu'un seul cheval légèrement blessé dans cette journée). Il dit aussi: Je n'ai pas de reproches à me faire; je n'ai point été usurpateur, parce que je n'ai accepté la couronne que d'après le voeu unanime de toute la nation, tandis que Louis XVIII l'a usurpée, n'étant appelé au trône que par un vil sénat, dont plus de dix membres ont voté la mort de Louis XVI. Je n'ai jamais été la cause de la perte de qui que ce soit; quant à la guerre, c'est différent; mais j'ai dû la faire parce que la nation voulait que j'aggrandisse la France.
Il congédia le général Koller et fit venir le colonel Campbell; il lui parla beaucoup du plan qu'il avait de se mettre sous la protection des Anglais.
Il accorda ensuite des audiences très-courtes au général Schuwaloff et à moi; il n'y parla que de choses indifférentes, et à midi il descendit dans la cour du château, où étaient rangés en ligne les grenadiers de sa garde. Il fut aussitôt entouré de tous les officiers et des soldats; il prononça un discours avec tant de dignité et de chaleur, que tous ceux qui étaient présens en furent touchés([b]). Ensuite il pressa le général Petit dans ses bras, embrassa l'aigle impériale, et dit, d'une voix entrecoupée: Adieu, mes enfans! mes voeux vous accompagneront toujours; conservez mon souvenir. Il donna sa main à baiser aux officiers qui l'entouraient, et monta dans sa voiture avec le grand-maréchal.
Le général Drouot précédait, dans une voiture à quatre places, fermée; immédiatement après était la voiture de l'Empereur; ensuite le général Koller; après lui le général Schuwaloff, puis le colonel Campbell, et enfin moi, chacun de nous dans sa calèche; un aide-de-camp du général Schuwaloff venait derrière moi, et huit voitures de l'Empereur, avec tout son monde, terminaient notre cortège. Il fut accueilli partout aux cris de vive l'Empereur! et nous eûmes beaucoup à souffrir des injures que le peuple nous adressait.
Ce qui est très-remarquable, c'est que Napoléon exprimait toujours au général Koller ses regrets sur l'impertinence du peuple, tandis qu'il écoutait avec une joie maligne, et se plaisait à répéter les traits dirigés contre le commissaire du roi de Prusse. Il fut accompagné jusqu'à Briare par sa garde. Il partit la nuit de cet endroit; cinq de ses voitures prirent les devants, parce que le manque de chevaux nous força de voyager en deux convois.
L'Empereur se mit en route, avec ses quatre autres voitures, le 21 vers midi, après avoir eu encore, avec le général Koller, un long entretien dont voici le résumé: Eh bien! vous avez entendu hier mon discours à la vieille garde; il vous a plu, et vous avez vu l'effet qu'il a produit. Voilà comme il faut parler et agir avec eux, et si Louis XVIII ne suit pas cet exemple, il ne fera jamais rien du soldat français. Il loua beaucoup l'empereur Alexandre et la manière amicale avec laquelle il lui avait offert un asile en Russie: procédé qu'il avait, vainement disait-il, attendu de son beau-père avec plus de droit. Il dit ensuite qu'il ne pardonnerait jamais au roi de Prusse d'avoir donné, le premier, l'exemple de l'apostasie contre lui, et demanda comment on était parvenu à exaspérer ainsi la nation prussienne, nation à laquelle il rendait d'ailleurs toute espèce de justice. Il revint encore sur le danger que l'Autriche courait avec un semblable voisin, qui était lié d'intérêt avec la Russie, si étroitement, que ces deux états n'en formaient pour ainsi dire qu'un seul.
Il retint, ce jour là, le colonel Campbell à déjeûner, et lui parla beaucoup de la guerre d'Espagne, loua extrêmement la nation anglaise et le lord Wellington; et ensuite il s'entretint, en la présence du lord et sans égard pour lui, avec le colonel Delaplace, son officier d'ordonnance, sur la dernière campagne.
Sans cet animal de général, dit-il, qui m'a fait accroire que c'était Schwartzenberg qui me poursuivait à Saint-Dizier, tandis que ce n'était que Wintzingerode, et sans cette autre bête qui fut cause que je courus après à Troyes, où je comptais manger quarante mille Autrichiens et n'y trouvai pas un chat, j'eusse marché sur Paris; j'y serais arrivé avant les alliés, et je n'en serais pas où j'en suis; mais j'ai toujours été mal entouré: et puis ces flagorneurs de préfets qui m'assuraient que la levée en masse se faisait avec le plus grand succès; enfin, ce traître de Marmont qui a achevé la chose.... Mais il y a encore d'autres maréchaux tout aussi mal intentionnés, entre autres Suchet, que j'ai, au reste, toujours connu, lui et sa femme, pour des intrigans[6].
Il parla encore longtemps des torts et de la mauvaise conduite du sénat envers lui et envers la France; accusa particulièrement le nouveau gouvernement de ce qu'il n'employait pas la caisse, qu'on lui avait enlevée, pour payer l'armée, mais de ce que ce gouvernement considérait cet argent comme appartenant à la couronne, et se l'appropriait.
À quelque distance de Briare, nous rencontrâmes les équipages de cour de Napoléon, plusieurs voitures de munitions lourdement chargées, et des chevaux de selle, qui, d'après son ordre, devaient aller en avant, par Auxerre, Lyon et Grenoble, à Savonne, où ils devaient s'embarquer pour l'île d'Elbe. Il ne pouvait cependant pas se servir, dans ce pays, de ces équipages d'apparat qui n'étaient bons tout au plus qu'à montrer aux habitans comme objets de curiosité, les chemins y étant impraticables.