Ce jour nous allâmes jusqu'à Nevers; l'accueil qu'on nous fit en cet endroit fut le même qui nous avait été fait dans les villes précédentes; on jurait après nous, on nous adressait mille invectives jusque sous nos fenêtres, tandis qu'au contraire on ne se lassait pas de crier vive l'Empereur!
Le 22, à six heures du matin, nous partîmes. Le major Clamm arriva de Paris, avec les ordres nouveaux des autorités françaises, pour le gouverneur de l'île d'Elbe, qui assuraient à l'Empereur la propriété de tout ce qui était relatif à la défense militaire, de toute l'artillerie et de toutes les munitions de guerre qui se trouvaient dans cette île. Le comte Clamm se réunit au général Koller et continua le voyage avec nous. Les derniers détachemens de la garde, qui devaient accompagner l'Empereur, se trouvaient à Nevers, ils l'escortèrent encore jusqu'à Villeneuve-sur-Allier, et dès-lors Napoléon ne trouva plus que des corps kosaques et autrichiens destinés à l'escorter. Il refusa d'être accompagné par ces soldats étrangers pour n'avoir pas l'air d'un prisonnier d'état, et dit: Vous voyez bien que je n'en ai aucunement besoin. Il passa la nuit à Beaune, et partit, le 23, à 9 heures du matin.
Les cris de vive l'Empereur cessèrent dès que les troupes françaises ne furent plus avec nous. À Moulins, nous vîmes les premières cocardes blanches et les habitans nous reçurent aux acclamations de vivent les alliés! Le colonel Campbell partit de Lyon en avant, pour aller chercher à Toulon ou à Marseille une frégate anglaise qui pût, d'après le voeu de Napoléon, le conduire dans son île.
À Lyon, où nous passâmes vers les onze heures du soir, il s'assembla quelques groupes qui crièrent vive Napoléon! Le 24, vers midi, nous rencontrâmes le maréchal Augereau près de Valence. L'Empereur et le maréchal descendirent de voiture; Napoléon ôta son chapeau, et tendit les bras à Augereau qui l'embrassa, mais sans le saluer. Où vas-tu comme-ça? lui dit l'Empereur, en le prenant par le bras, tu vas à la cour? Augereau répondit que pour le moment il allait à Lyon: ils marchèrent près d'un quart d'heure ensemble, en suivant la route de Valence. Je sais de bonne source le résultat de cet entretien. L'Empereur fit au maréchal des reproches sur sa conduite envers lui et lui dit: Ta proclamation est bien bête; pourquoi des injures contre moi? il fallait simplement dire: le voeu de la nation s'étant prononcé en faveur d'un nouveau souverain, le devoir de l'armée est de s'y conformer. Vive le Roi! vive Louis XVIII([c]). Augereau alors se mit aussi à tutoyer Buonaparte, et lui fit à son tour d'amers reproches sur son insatiable ambition, à laquelle il avait tout sacrifié, même le bonheur de la France entière. Ce discours fatiguant Napoléon, il se tourna avec brusquerie du côté du maréchal, l'embrassa, lui ôta encore son chapeau, et se jeta dans sa voiture.
Augereau, les mains derrière le dos, ne dérangea pas sa casquette de dessus sa tête, et seulement, lorsque l'Empereur fut remonté dans sa voiture, il lui fit un geste méprisant de la main, en lui disant adieu. En s'en retournant, il adressa un salut très-gracieux aux commissaires.
L'Empereur, toujours fidèle à son amour pour la vérité, dit au général Koller, une heure après: Je viens d'apprendre, à l'instant même, l'infâme proclamation d'Augereau; si je l'eusse connue, lorsque je l'ai rencontré, je lui aurais bien lavé la tête.
Nous trouvâmes, à Valence, des troupes françaises du corps d'Augereau, qui avaient arboré la cocarde blanche, et qui cependant rendirent à l'Empereur tous les honneurs dus à son rang. Le mécontentement des soldats se manifesta visiblement lorsqu'ils nous virent à sa suite. Mais ce fut là son dernier triomphe, car, nulle part ailleurs, il n'entendit plus de vivat.
Le 25, nous arrivâmes à Orange; nous fûmes reçus aux cris de Vive le Roi! Vive Louis XVIII!
Napoléon, jusque là, avait été d'une humeur très-gaie, et plaisantait souvent lui-même sur sa situation. Entre autres choses, il disait un jour aux commissaires, après avoir retracé avec beaucoup de franchise les différens degrés qu'il avait parcourus dans sa carrière, depuis vingt-cinq ans: Au bout du compte, je n'y perds rien; car j'ai commencé la partie avec un écu de six francs dans ma poche et j'en sors fort riche[7].
Le même jour, le matin, l'Empereur trouva un peu en avant d'Avignon, à l'endroit où l'on devait changer de chevaux, beaucoup de peuple rassemblé, qui l'attendait à son passage, et qui nous accueillit aux cris de vive le Roi! Vivent les Alliés! À bas Nicolas! À bas le tyran, le coquin, le mauvais gueux!... Cette multitude vomit encore contre lui mille invectives.