Aucune désolation n'égale l'épouvantable aspect de ces ondulations de terrain zébrées de boyaux et de profondes tranchées blanches. Rien n'évoque plus fortement l'enfer comme ces grands entonnoirs crayeux qui furent le théâtre de corps à corps effroyables d'hommes à hommes, d'hommes à engin effroyable. Côte 193, côte 196, butte de Souain, butte de Tahure et vous, mystérieuse butte de Mesnil, Main de Massiges, ces deux mamelles de sol stérile, abreuvé de sang et de sacrifices sans nombre! Croix des cimetières, croix françaises, croix ennemies et vous, simple croix qui abritez, dit-on, les cadavres de deux jeunes femmes, dont on ignore le nom et la nationalité, que l'on trouva expirantes dans une cagnat d'officier boche, auprès de laquelle j'ai demeuré quelques semaines durant les derniers temps de ma vie d'artilleur. La cagnat boche que j'habitais s'appelait «Café Sprind» et les fondateurs de ce singulier café avaient ajouté sur la porte l'avis suivant:
Dieser Unterstand ist von der Gruppe Malinowski ausgebaut und wird auch von ihr bewohnt. Autour se trouvaient des cagnats nommées Lustige Mühle, villa Beaulieu, villa Schweizertal, villa Hiddekk, mot acrostiche fait avec les premières lettres de l'épiphonème boche que voici: Haupsache ist dass das England Klage kriegt. Le principal, c'est que l'Angleterre soit battue.
Dans le voisinage, les deux cimetières du Trou-Bricot étalaient leur macabre décoration où se mêlait la funèbre craie sculptée, le pin, le bouleau et les inscriptions funéraires: Sei getreu bis in dem Tod; Liewer düd as Slaw; Kein Schönr'er Tod ist auf der Welt als wer vor'm Feind erschlagen, etc.
O souvenirs de la Champagne pouilleuse!
Qui a jamais connu un spectacle plus tragique que celui de la côte 196, vue du Balcon?
Et ce petit coin de Beauséjour, qui devait être un si charmant séjour avant la guerre!
Celui qui parcourra plus tard la Champagne pouilleuse cherchera avec intérêt la petite tombe qui abrite les cadavres du fermier de Beauséjour et de sa fille.
Région où la vie est dure, mais le courage, l'esprit de sacrifice, l'entrain y sont d'autant plus grands.
Qui regardera, après la guerre, sans émotion, pointer le bouton rose de l'euphorbe verruquée ou s'étaler les spatules de la pimprenelle à saveur de concombre?
Et le berger qui mènera plus tard paître ses moutons sur ces crêtes qui furent les volcans de cette guerre se baissera parfois pour ramasser quelque débris d'obus ou quelque fragment de cuir de ce qui fut un casque boche et regardera curieusement ce débris informe de notre époque. Mais des mains pieuses entretiendront les cimetières où, chaque fois qu'il en avait l'occasion, Louis Derôme allait errer, redressant les croix, méditant sur cette activité étrange qui a poussé et poussera toujours les hommes à s'entretuer quand un peu de charité et moins d'avidité suffiraient à assurer la paix éternelle.