Le 27 juillet 1915, jour de Saint Pantaléon, fête patronale de Mesnil-les-Hurlus, où se trouvaient nos positions, les canonniers de ma batterie restaurèrent une tradition qui s'était perdue, je crois, depuis 1875. C'est le jeu de la roue, tradition de l'endroit. Louis Derôme, dont le bataillon était au demi-repos de ce côté, assista à la fête et nous nous promenâmes ensemble dans ce village dont il ne reste d'intact dans les décombres de l'église que la cloche chue du clocher, mais demeurée entière; plus de maisons, partant plus d'habitants.
Mais la roue (non une roue de charron toutefois, mais un dévidoir à fil téléphonique) descendit et remonta maintes fois la pente de la colline et les artiflots s'amusèrent comme des gosses et je crois bien que vers la fin des grivetons de la biffe se mêlèrent à ce jeu qui avait autrefois un but matrimonial.
Grièvement blessé enfin, transporté d'ambulance en Hôpital auxiliaire, Louis Derôme arriva un matin au Val-de-Grâce et, dès ses premières sorties, il constata que Paris ne l'étonnait plus comme lors de sa permission; il rencontra Corail qu'il avait aperçue une fois avant la guerre, car elle était, depuis le mois de décembre 1913, l'amie d'un de ses amis qui avait été tué à la guerre. C'est pourquoi ils se lièrent et elle ne le quittait point tandis que, convalescent, il reprenait pour ainsi dire sa vie d'avant la guerre.
Dans le milieu de poètes et de peintres qu'ils fréquentaient, milieu où l'on n'est pas toujours enclin à la bonté, mais où l'on est toujours sensible, une anecdote émouvante remuait alors les cœurs, c'est une anecdote de guerre et cependant ce n'est pas une anecdote militaire. Elle m'a été racontée par le héros lui-même. Il m'a prié de taire son nom et de changer légèrement quelques circonstances. Je m'incline devant son désir, tout en regrettant de ne pouvoir donner ce cachet d'authenticité, ou plutôt cette précision à un si beau trait de la vie contemporaine.
Pour ma part je ne connais rien de plus noble que cette vision d'un village en ruines qui se dresse superbement intact sur le Thabor transfigurateur de l'Art.
Le peintre A... D... avait obtenu d'aller peindre dans la zone des armées les vues pittoresques des ruines de la guerre.
Il parcourait le front depuis les confins de la Suisse et maintenant qu'il approchait du village où il était né, son cœur battait très fort.
Il avait vu un grand nombre de villages que l'artillerie et l'incendie ont ruinés. Les uns sont réduits à l'état de squelettes; il ne reste que quelques murs. Quelquefois l'église est presque intacte. Le plus souvent le clocher a été abattu. Mais tous ces décombres ont déjà l'aspect grandiose des ruines antiques. Malgré l'horreur qu'elles représentent, on est forcé d'en admirer la beauté, que dis-je? la pureté.
Dans les villes du front, la guerre n'a causé que des dégâts dont l'apparence sinistre ne peut que serrer le cœur. Il n'y a que des démolitions. Dans les villages, au contraire, la ruine est pour ainsi dire achevée et forme un ensemble empreint le plus souvent d'une grandeur touchante, d'une délicatesse à pleurer.
A... D... avait reproduit ce caractère dans ses études, car il était sensible et chacune des ruines qu'il avait vues avait éveillé en lui un sentiment où se mêlait à la haine contre la barbarie destructrice un profond respect artistique.