Voyageant à pied, comme les paysagistes d'autrefois, il goûtait pleinement, en même temps que la fraîcheur de la belle matinée d'automne, le charme d'un paysage qu'il s'étonnait de ne plus reconnaître.

En effet, il approchait du village natal. Cette région qu'il parcourait et où son enfance s'était écoulée tout entière, lui était familière entre toutes et cependant il la reconnaissait à peine.

Partout s'enchevêtraient des routes nouvelles, soigneusement entretenues. C'étaient encore des chemins de fer à voie étroite et de-ci de-là, le long de ces artères, de ces veines du corps sublime des armées combattantes, se dressaient des baraquements, des hangars. Villages inattendus, les cantonnements groupaient leurs huttes sous les arbres des boqueteaux.

Et A... D... admirait cette vie nouvelle née de la guerre. Car si les ruines ont été accumulées, les voies de communications ont été multipliées et elles concourent si grandement à la richesse d'une contrée, qu'on peut se demander si, pour un grand nombre de ces villages, le perfectionnement des moyens de communication ne compense pas dans une large mesure la perte des maisons, abstraction faite toutefois de ce que ces ruines pouvaient représenter comme valeur artistique.

Elle était souvent très grande, mais, en l'état des réflexions du peintre A... D..., restait entièrement hors de la question.

C'est un Champenois qui par tempérament examine les choses et les idées sous tous les aspects que lui présente son esprit mobile et pénétrant.

La raison l'incitait à moraliser et, sans que l'esthétique y perdît ses droits, il s'attachait à deviner les conséquences de ce qu'il voyait.

Un Provençal, un Breton eussent tenu d'autres raisonnements selon une autre logique, et cette variété de tempéraments qui se rejoignent dans la haute civilisation française explique comment la France peut si bien remplir son admirable mission. C'est elle qui, depuis la ruine de l'antiquité, joue vis-à-vis de l'humanité le rôle qu'ont joué avant elle la Grèce et puis Rome.

Voilà donc A... D... s'approchant de son village natal par des routes inconnues. Tout est propre et bien entretenu. Des cavaliers passent à travers champs. Il croise une théorie de lourds camions de ravitaillement. Les trous d'obus ici et là sont bien faits, bien ronds et pleins de fleurs qui tranchent dans la campagne comme des corbeilles dans un jardin. Au loin, des coups de canon éclatent pompeusement. Des avions, sentinelles aériennes, semblent des abeilles qui butinent sur les fleurs subites des éclatements le miel si doux de la victoire. A... D... sent alors tout le charme de cette fraîche matinée d'automne et, tout à coup, au tournant d'un coteau, apparaît le village natal.

Est-ce lui? Rien n'est demeuré de ce qui pouvait le faire reconnaître. Où est le fin clocher? Où sont les vergers qui l'entouraient jadis et qui, au printemps, le ceignaient d'une guirlande fleurie? Où est le petit château, cette merveille de grâce qui depuis la Renaissance se mirait dans l'étang? Où est l'usine dont la haute cheminée était ce que le XIXe siècle avait apporté dans le pays de plus caractéristique en fait d'architecture? Pas de doute cependant, voici l'étang et quelques pans de murs, restes du château; voici le cimetière qui paraît s'être agrandi; voici les ruines de l'église; voici la maison natale d'A... D... La voici entre d'autres maisons semblables; de chacune d'elles, il reste deux murs nettement silhouettés qui se terminent en forme de brisques, attestant ainsi la durée de la guerre et des blessures...