Mais, Dieu! que ces ruines sont vivantes! Les décombres ont été déblayés. Partout on a fait place nette et, au flanc du coteau, un bivouac s'est établi, dans des gourbis, et sur l'un d'eux, A... D... reconnaît, avec un plaisir ému, la porte, la jolie porte de sa maison natale.
Et le voilà installé, il ouvre son carnet et dessine fiévreusement, avec joie. L'inspiration l'anime, jamais aucune ruine ne l'a transporté à ce point. Il ne se borne point à tracer un croquis. Il achève son dessin. Il n'a de cesse qu'il soit complet. Tout y est. Voici à droite le cimetière grand comme celui d'une petite ville. A gauche ce sont les baraquements qui paraissent continuer le village qui ainsi se développe à l'ouest, ce qui est une loi urbaine bien reconnue. Voici encore le bivouac à flanc de coteau et plusieurs larges routes qui se croisent sur la grande place où n'aboutissaient autrefois que des chemins mal entretenus et des sentiers bordés de murs et de haies vives.
Et, le dessin achevé, A... D... contemple son ouvrage avec étonnement.
Est-ce bien son village ruiné qu'il a dessiné?
Oui, pas de doute. Tout est rendu avec exactitude et cependant voici que sur le papier, malgré cette exactitude minutieuse, le village s'est transfiguré; il est plus grand, plus beau qu'auparavant, qu'au temps de son enfance. Les perspectives des ruines ont pris l'aspect de maisons bien alignées. Un rideau de peupliers dissimule les ruines du château, de la haute cheminée et du clocher, tandis qu'il n'apparaît de l'église qu'une partie de la nef encore intacte.
Le village d'A... D... c'est maintenant une petite ville desservie par de larges et nombreuses voies de communications. Un petit chemin de fer passe au milieu de ces vastes baraquements qui, sur le dessin, ont pris l'importance d'un quartier nouveau. Et ce dessin si exact apporte aussi une vision de ce que deviendra après la guerre ce village maintenant en ruines.
A... D... m'a raconté qu'il regarda longtemps avec un attendrissement sans tristesse son dessin précis et prophétique, puis, ayant serré son cahier et ses crayons, il se mit en route et s'éloigna de son village natal où il n'était point entré. Il marcha et, lorsqu'il eut gravi la petite côte qui se dirige vers l'ouest, il s'arrêta, se tourna et contempla les ruines qui lui avaient paru si prospères. Il en aperçut toute la tristesse, toute l'horreur. Il ne vit plus les routes neuves, ni les baraquements, ni le petit chemin de fer. L'église était sans toit et sans clocher, l'usine sans cheminée; du château et des maisons, il ne restait que des pans de murs. Il regarda tout cela longtemps, son cœur se serra et il se mit à pleurer.
Voilà le tableau tel qu'il m'a été décrit par A... D...; mais je ne peux rendre l'accent extraordinairement passionné avec lequel il me parla de cette transfiguration merveilleuse.
J'ai vu le dessin miraculeux, il est d'une beauté touchante, mais il faudrait que tout le monde eût en France la vision nette de l'avenir, comme l'eut le peintre A... D... devant les ruines de son village natal. Il faudrait que dans tous les esprits s'accomplit le miracle patriotique de la double vue.
Partout en France, la guerre peut amener des changements magnifiques: il faut les apercevoir dès aujourd'hui afin de pouvoir les réaliser.