Elle décida que Don Juan devait être une merveille, digne en tout de sa très noble race (son père était de Castille et sa mère d'Aragon), et pour qu'il se montrât un chevalier accompli dans le cas où le roi aurait encore à guerroyer, il apprit l'art de monter à cheval, celui de faire des armes, de redresser l'artillerie, d'escalader une forteresse... ou un couvent.

La plus stricte morale présida à son éducation. Aucune branche dans les arts ou les sciences ne lui fut dérobée. Il était profondément versé dans les langues, surtout les mortes; dans les sciences, de préférence les plus abstraites; dans les arts, ceux du moins dont on ne faisait pas communément usage. Mais on ne lui laissait pas lire une page d'un livre licencieux ou qui traitât de la reproduction des espèces: on eût craint de le rendre vicieux.

Ses études classiques donnaient quelque inquiétude à cause des indécentes amours des dieux et des déesses, lesquels ne mirent jamais de corsets ni de pantalons. Juan étudiait les meilleures éditions expurgées par des hommes instruits qui judicieusement avaient placé hors de la vue des écoliers les passages empreints de libertinage.

Le jeune Juan croissait aussi en grâces et en vertus; charmant à six ans, il promettait de montrer à onze les plus beaux traits que pût avoir un adolescent. Il semblait être sur le chemin du paradis, car il passait la moitié de son temps à l'église, l'autre avec ses maîtres, son confesseur et sa mère.

À l'âge de seize ans il était grand, beau, svelte, mais bien neuf. Il paraissait actif, mais non pas sémillant comme un page. Tout le monde le prenait pour un homme. Mais Inès ne pouvait s'empêcher de voir dans sa précocité quelque chose d'atroce.


Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distinguées par leur modestie et leur dévotion, se trouvait Doña Julia. De dire qu'elle était jolie, cela n'offrait qu'une très faible idée d'une foule de charmes qui lui étaient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel à l'océan, la ceinture à Vénus et l'arc à Cupidon.

Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine mauresque. Son sang n'était pas purement espagnol: dans ce pays c'est une espèce de crime. Quand tomba la fière Grenade et que Boabdil gémissait d'être forcé de fuir, quelques-uns des ancêtres de Julia passèrent en Afrique, d'autres restèrent en Espagne, et son archigrand'mère préféra ce dernier parti.

Alors elle épousa un hidalgo qui, par cette union, altéra le noble sang qu'il transmit à ses enfants. Cette païenne conjonction eut pour effet de renouveler une vie usée et d'embellir les traits de ceux dont elle flétrissait le sang. De la souche la plus laide des Espagnes sortit tout à coup une génération pleine de charmes et de fraîcheur. Les fils cessèrent d'être rabougris, les filles plates. Cependant la rumeur publique assure que la grand'mère de Doña Julia dut à l'amour plutôt qu'à l'hyménée les héritiers de son mari.

Cette race alla toujours en embellissant jusqu'à ce qu'elle se concentrât en un seul fils qui laissa une fille unique, Julia. Elle était mariée, chaste, charmante et âgée de vingt-trois ans.