Tout à coup, lorsqu'elle y pensait le moins, il tomba de lui-même à ses pieds... Son premier mouvement fut de se baisser, afin de le ramasser et d'y mordre à pleines dents... Mais au moment où ses jeunes lèvres s'apprêtaient à presser le fruit d'or de son rêve, il en sortit une abeille qui s'élança sur elle et la perça de son dard jusqu'au fond du cœur... Alors elle s'était éveillée en sursaut et avait poussé un grand cri.
Elle fit ce récit avec une certaine confusion et un grand embarras... Les demoiselles, qui avaient redouté quelque grand malheur, commencèrent à gronder Dondon d'avoir pour si peu troublé leur sommeil. La matrone, courroucée d'avoir quitté son lit chaud, réprimanda vertement la pauvre Dondon, qui soupirait, protestant qu'elle était bien fâchée d'avoir crié.
«J'ai entendu conter, dit-elle, des histoires d'un coq et d'un taureau; mais, pour un rêve où il n'est question que d'une pomme et d'une abeille, interrompre notre sommeil à toutes, certes, il y a de quoi nous faire penser que la lune est dans son plein! Quelque chose qui ne va pas bien chez vous, mon enfant. Nous verrons demain ce que pense de cette vision hystérique le médecin de Sa Hautesse.
«Et cette pauvre Juana par-dessus le marché! La première nuit qu'elle passe parmi nous, voir ainsi son repos troublé par une telle clameur! J'avais pensé qu'avec vous, Dondon, elle aurait passé une nuit paisible. Je vais maintenant la confier aux soins de Lolah, bien que son lit soit plus étroit que le vôtre.»
À cette proposition, les yeux de Lolah brillèrent, mais la pauvre Dondon, avec de grosses larmes, demanda en grâce qu'on lui pardonnât sa faute... qu'on voulut bien laisser Juana auprès d'elle; à l'avenir, elle garderait ses rêves pour elle seule!
C'était bien sot à elle, elle en convenait, d'avoir ainsi crié, c'était une aberration nerveuse, une folle hallucination... Ses compagnes avaient bien raison de se moquer d'elle!... Mais elle se sentait abattue, elle priait qu'on voulût bien la laisser... Dans quelques heures, elle aurait surmonté cette faiblesse, elle serait complètement rétablie...
Ici Juana intervint charitablement, affirmant qu'elle se trouvait fort bien... Elle avait merveilleusement dormi... Elle ne se sentait pas le moins du monde disposée à quitter le lit, à s'éloigner d'une amie qui n'avait d'autre tort que d'avoir rêvé une fois mal à propos.
Quand Juana eut parlé ainsi, Dondon se retourna et cacha son visage dans le sein de Juana. On ne voyait plus que sa gorge qui avait la couleur d'un bouton de rose...
Au premier rayon du jour, Gulbeyaz quitta sa couche d'insomnie, pâle, le cœur dévoré d'inquiétude. Elle mit son manteau, ses pierreries, ses voiles. Son lit était magnifique, plus doux que celui du plus efféminé Sybarite. Sa peau sensible n'eût pu supporter le pli d'une feuille de rose. Elle surgit si belle que l'art ne pouvait presque plus rien pour elle. Elle ne se soucia même pas de donner un coup d'œil au miroir.