—Saint-Père, disait l'abbé Delhonneau, à la suite d'études et de réflexions pénibles j'ai acquis la certitude que nos dogmes ne sont pas d'origine divine. J'ai perdu la foi et je suis convaincu que chez aucun homme elle ne peut résister à un examen honnête. Il n'est pas une branche de la science qui ne contredise par des faits irréfutables les soi-disant vérités de la religion. Hélas! Saint-Père, quelle peine pour un prêtre de découvrir ces erreurs et quelle douleur d'oser les avouer!
—Mon enfant, dit le pape, je pense que dans ces conditions vous avez cessé de célébrer la Sainte-Messe. Les doutes qui sont venus vous assaillir, aucun prêtre ne peut se vanter de ne pas les avoir connus; mais une retraite dans cette ville, berceau du catholicisme, vous rendra la foi perdue, et par les mérites de...
—Non! Non! Saint-Père. J'ai fait tout ce qui était possible pour recouvrer une foi qui, d'abord vacillante, s'est effondrée à jamais. Je me suis efforcé de me détourner de pensées qui me torturaient. C'était en vain!... Et vous-même, Saint-Père, vous l'avez déclaré, des doutes vous sont venus. Que dis-je? des doutes? Non! mais des clartés, des illuminations, des certitudes! Avouez-le, le trirègne qui pèse sur votre front est lourd de faussetés sacrées. Et si la politique vous empêche d'affirmer les négations qui roulent dans votre cerveau, elles n'en existent pas moins. Et l'effroi de régner au moyen de mensonges séculaires, voilà le vrai fardeau de la papauté, fardeau qui fait hésiter les élus au sortir du conclave...
... Répondez-moi, Saint-Père: Vous savez tout cela. Un pontife romain ne doit pas être moins perspicace qu'un pauvre prêtre du Morvan!
Le pape était assis immobile, grave, et pendant cette dernière partie du discours il n'ouvrit pas la bouche. Devant lui, l'abbé Delhonneau semblait un de ces Gaulois qui pendant le sac de Rome venaient agacer les sénateurs majestueux, pareils à des statues, sur leur chaise curule. Levant lentement les yeux, le pontife demanda:
—Prêtre! où voulez-vous en venir?
—Saint-Père, répondit l'abbé Delhonneau, vous détenez une puissance formidable, vous avez le droit de décréter le Bien et le Mal. Votre Infaillibilité, ce dogme incontestable parce qu'il repose sur une réalité terrestre, vous donne un magistère qui ne souffre point de contradiction. Vous pouvez imposer aux catholiques la vérité ou l'erreur, à votre choix. Soyez bon! Soyez humain! Enseignez ce qui est vrai! Ordonnez ex cathedra que le catholicisme soit dissous! Proclamez que ses pratiques sont superstitieuses! Annoncez que le rôle glorieux et millénaire de l'Église est terminé! Érigez ces vérités en dogme et vous aurez acquis la reconnaissance de l'Humanité. Vous descendrez ensuite dignement d'un trône d'où vous dominiez par l'erreur et que nul ne pourrait désormais légitimement occuper si vous le déclariez vacant à jamais!
Le pape s'était levé. Dédaigneux de tout cérémonial, il sortit de la pièce sans adresser un mot ni un regard au prêtre français qui souriait avec mépris, et qu'un garde-noble vint guider à travers les galeries somptueuses du Vatican, jusqu'à la sortie.