Ses allures bizarres intriguèrent bientôt les professeurs et les étudiants de Heidelberg. Ceux qui ne faisaient pas partie du même corps que lui n'hésitaient pas à dire qu'il était fou.
Ceux de son association le défendirent, si bien qu'il fut cause d'une série interminable de duels, dont on parle encore aux bords du Neckar. Puis, les anecdotes coururent à son sujet. Un étudiant l'avait suivi au cours d'une de ses promenades dans la campagne. Il raconta qu'Egon s'était approché d'un bœuf et lui avait parlé:
—Je cherche un chérubin. Les analogies m'émeuvent. Je trouve un bœuf. Les chérubins, c'est vrai, sont des bœufs ailés. Mais, dis-moi, beau bœuf qui pâtures... Il se peut que ta bonhomie détienne une part de la science de ces animaux qui font partie d'une des plus nobles hiérarchies célestes. Dis-moi, ne s'est-elle point perpétuée dans ta race, la tradition de Noël? Ne t'honores-tu pas qu'un des tiens ait réchauffé de son souffle l'enfant dans sa crèche? Et, en ce cas, peut-être sais-tu, noble animal créé à l'image des chérubins, sais-tu où est l'or des Rois Mages? Je cherche ce trésor qui me fera riche d'une fortune sacrée. Ô bœuf, mon seul espoir, réponds! J'ai interrogé les ânes, mais ils ne sont que des bêtes, et ne sont l'image de rien de céleste. Hélas! ces énergiques animaux ne savent qu'une réponse: la rauque affirmation germanique.
C'était une fin de crépuscule. Dans les maisons lointaines les lampes s'allumaient. Des villages luisaient à la ronde. Le bœuf tourna la tête lentement et beugla.
À Hildesheim, Ilse, confiante, recevait de son cousin des lettres enthousiastes et amoureuses. Elle et ses parents supposaient qu'Egon était sur le point de faire fortune.
Ce fut l'hiver, la neige tomba, tiède d'aspect comme le duvet des cygnes. Les bonshommes sculptés des maisons en étaient eux-mêmes recouverts et avaient l'air de grelotter. Ce fut Noël avec ses arbres lumineux autour desquels on chante:
L'arbre de Noël, c'est le plus bel arbre
Qui soit sur la terre.
Comme il fleurit joliment, l'arbre miraculeux,
Quand ses fleurettes luisent,
Quand ses fleurettes luisent,
Oui, luisent!
Un matin de gel, où les traîneaux glissaient dans la petite ville, arriva une lettre timbrée de Dresde, où habitaient les parents d'Egon. Le père d'Ilse ne trouvant pas ses lunettes, ce fut elle qui lut la lettre à haute voix. La missive était triste et courte. Le père d'Egon racontait que son fils était devenu fou par amour. Il racontait l'histoire du trésor des Rois Mages que son fils voulait à tout prix, puis ses fureurs qui l'avaient fait interner dans un asile, et que, dans sa folie, il ne cessait de répéter le nom de sa cousine.