Les causes de son existence isolée et triste étaient ignorées; était-ce le remords, était-ce le chagrin?... Personne n'avait jamais pénétré ce mystère. De l'avis des Settlers qui avaient fait au Solitaire quelques rares visites, ce devait être un homme pieux, car ils l'avaient trouvé en prières. Tout ce qu'on avait pu deviner c'était que sa mélancolie se reportait à des scènes lointaines dans son existence, et qu'il s'était exilé dans cette solitude pour fuir des lieux témoins d'un bonheur perdu.
Après un long silence, le vieillard releva la tête, et répondit à la question du jeune homme:
—Oui... je suis le viel ermite pour tous ceux qui me connaissent un peu. Cependant je ne suis pas un anachorète, un reclus, comme vous paraissez le croire.
Le jeune homme promena ses regards autour de lui, comme pour chercher les compagnons qui partageaient la solitude du vieillard.
Ce dernier l'observait en souriant:
—Non, poursuivit-il, vous ne verrez ici ni femme, ni enfants, ni famille; et pourtant je ne suis pas seul: regardez bien autour de vous; qu'aperçoit-on?
—Pas grand'chose, si ce n'est le désert sombre;... la vallée;... la montagne: toute cette nature est belle et grandiose, mais monotone. Là bas, la rivière étincelle au soleil; à la longue, ces reflets fatiguent, ce sont toujours les mêmes.
—Oui! oui! enfant! Cette région ressemble à son Créateur,—elle ne change jamais.—C'est bon, bien bon! ce qui ne change pas.—Vous aimez la nouveauté, jeune homme? regardez-moi: j'ai été jeune comme vous,... mais j'ai changé. Ma vie a changé encore plus que ma personne.—Vous êtes heureux maintenant; eh quoi! voudriez-vous changer?... pour avoir quoi?... du malheur?... Gardez-vous de devenir indifférent aux bienfaits dont vous a comblé la Providence: faites comme les oiseaux de ces forêts; ils sont toujours contents et ne changent jamais. Voyez ce miroir argenté de la rivière; toujours le même lit paisible, les mêmes ondes murmurantes, la même fraîcheur enchantée. Depuis bien des années je la contemple, je l'aime, je rêve au bruit de sa voix immense; elle n'a pas changé: la trouvez-vous moins belle pour cela? Jeune homme! Dieu vous garde d'avoir à regretter ce qui était, mais qui n'est plus!
—Votre langage, sir, conviendrait à peindre une existence pleine d'éclat, de jeunesse, de félicité: mais il y a des cas, où je suppose que le changement serait bon et désirable. Prenons votre position elle-même pour exemple: croyez-vous que rien ne pourrait la rendre plus heureuse?
—C'est mon opinion. Connaissez-vous les remarquables paroles prononcées par le baron de Humboldt au moment de sa mort?