—Ce qu'ils ont de particulier! C'est du feu, sir! deux jets de flamme! Je veux être pendu, si, dans la nuit dont je viens de parler, ils n'éclairaient pas les ténèbres! mes regards ont rencontré les siens: ah! seigneur! j'ai cru voir une promenade d'éclairs autour de moi. Eh bien! ses yeux ne sont ainsi que lorsqu'il est au milieu du combat; car au moment où il a pris et embrassé la petite Molly en nous regardant, ma femme et moi, des larmes tremblaient au bord de ses paupières; plus d'éclairs, plus de flammes; c'était le regard humide et doux d'une jeune mère.
—Connaissez-vous quelque chose de son histoire?
—Absolument rien; si ce n'est qu'il fréquente la plaine.
—Où demeure-t-il?
—Ceci est encore un secret; nul ne le sait. Quelque part dans la montagne; au fond d'une caverne, probablement. Et encore, je ne serais pas étonné qu'il fit comme les oiseaux en se gîtant, à droite, à gauche, là où il est surpris par la nuit.
—Tout cela est singulier et très-intéressant, je l'avoue, observa Marshall; mais il est temps de faire nos préparatifs pour la nuit. Toutes les fois que je campe, la nuit, surtout en pays dangereux comme celui-ci, j'ai l'habitude de placer des factionnaires en vedette. Nous sommes si peu nombreux, qu'une pareille mesure sera difficile à prendre: croyez-vous utile que nous fassions chacun notre tour de garde, en nous relevant successivement, tout le long de la nuit? demanda-t-il au vieux John.
—Il est certain que ce sera une excellente chose de faire activement le guet, répondit le vieillard; si nous ne sommes point inquiétés, tant mieux; mais si l'ennemi nous surprenait hors de garde nous serions perdus: mieux vaut donc veiller.
A ce moment le cheval du lieutenant dressa les oreilles, renifla l'air bruyamment et s'agita d'une façon extraordinaire.
En mille occasions il a été constaté que l'instinct de ces généreux animaux égale l'intelligence subtile du chien, lorsqu'ils ont été habitués à la vie des camps ou de la guerre sauvage. On ne saurait croire l'impassibilité courageuse avec laquelle bien des chevaux se comportent au milieu des batailles. On en a vu brouter l'herbe tranquillement pendant les plus longues et chaudes canonnades sans avoir l'air seulement de prendre garde aux boulets ou aux volées de mitraille qui passaient en sifflant autour d'eux. Il est même arrivé que des chevaux aient été blessés sans qu'aucun mouvement dénonçât leur souffrance; le cavalier ne s'en apercevait que lorsque la pauvre bête tombait morte.
Un fait de ce genre s'est passé, dans la dernière guerre, à Gettysburs: le cheval d'une batterie fut atteint à l'épaule par une balle Minié; le projectile lui laboura le flanc sur une longueur d'au moins soixante centimètres, et y resta profondément enterré. Pendant tout le temps que cette batterie fut engagée, le brave cheval se tint immobile; pas un frisson, pas un mouvement ne vint trahir l'atroce douleur qu'il devait éprouver. Ce ne fut qu'après la bataille, et lorsque la batterie fut hors d'engagement, que l'on s'aperçut de sa blessure et que l'on songea à faire un pansage dont le pauvre animal se montra fort reconnaissant. Depuis lors il garda un souvenir intelligent des batailles, et toujours on le vit dresser les oreilles et renifler d'une façon inquiète à l'approche d'un corps d'armée ennemi; et cela longtemps avant tout engagement.