Tout plein de ces préoccupations, Veghte ramait avec ardeur, suivant la ligne la plus droite et prêtant fièvreusement l'oreille au moindre bruit.
Ses appréhensions ne tardèrent pas à être justifiées: à peine avait-il fait un demi-mille qu'il entendit un bruit d'avirons. Il fit halte sur le champ, et au bout d'une seconde, il vit passer un grand canot plein de monde. Le Forestier recula en silence, courbé dans sa petite barque de manière à être aussi invisible que possible; heureusement ses mortels ennemis passèrent sans le voir et disparurent dans l'ombre.
Basil respira et reprit sa course à force de bras: mais le trajet était plus long qu'il ne l'avait pensé. Au bout d'un certain temps il fut obligé de se reposer. Pendant cette halte, ses regards, toujours occupés à sonder l'espace, aperçurent vers l'orient une teinte pourprée semblable à l'aurore; au bout de quelques minutes la lune se montra, pâle et voilée il est vrai, mais répandant assez de clarté dans l'atmosphère, pour que son apparition fût dangereuse et inopportune à tous les points de vue.
Tout-à-coup Basil fut tiré de sa rêverie par un nouveau bruit de rames: à cette alerte un frisson d'alarme le traversa; évidemment ses premiers adversaires l'avaient découvert. Avec ce clair de lune intempestif il devenait impossible de se cacher dans l'obscurité; le moindre objet apparaissait sur les eaux du lac comme une tache sur un miroir.
Quoiqu'il pût arriver, le Forestier se tenait prêt; mais, à son grand étonnement, le bruit des avirons cessa. Bientôt il put distinguer dans le creux des vagues un tout petit canot qui, évidemment, n'avait rien de commun avec la grande embarcation: mais qui était-il, ami ou ennemi?
Les deux barques restèrent immobiles, s'observant réciproquement: Cette situation ne pouvait durer longtemps; Veghte se remit à jouer doucement de l'aviron, épiant toujours l'apparition suspecte.
—Voilà une affaire que j'appelle curieuse, murmura-t-il, en cadençant ses mouvements de façon à ne pas même rider la face de l'eau: Il y a quelqu'un dans cette coquille de noix, je vois sa tête. Nous nous épions mutuellement, c'est certain. Si c'est un ennemi, qu'il m'aborde donc ce sera bientôt réglé. Si c'est un ami ou un indifférent, qu'il me laisse tranquille! je n'ai pas de temps à perdre en conversation.
Tout en monologuant ainsi, Basil avait mis son canot en mouvement: mais il n'avait pas fait deux brasses que l'autre l'imita et se maintint à la même distance, marchant parallèlement avec lui.
—Ah! ah! c'est votre idée d'aller en avant; grommela-t-il, comme si l'indiscret poursuivant eût pu l'entendre.—C'est une main de Peau-Rouge qui manœuvre ce canot, ajouta-t-il; je ne serais pas capable de pagayer avec cette précision.
Cependant il fallait prendre un parti et se débarrasser de l'importun. Basil réunit toutes ses forces et lança son canot comme une flèche.