Alors une lutte de vitesse s'engagea.
D'abord le Forestier prit l'avance; mais peu après son adversaire gagna de vitesse, l'espace qui les séparait diminua d'une façon sensible; Veghte eut beau faire, il ne put distancer l'autre.
—C'est encore une chose curieuse! murmura-t-il en ployant et déployant ses bras comme des ressorts d'acier sur les avirons; je commence à croire que j'ai oublié de ramer; en voilà un qui me passe devant d'une façon humiliante. Ah! Peau-Rouge! Peau-Rouge! je vous reconnais à cela! Il n'y a pas un blanc qui fut capable de me battre ainsi.
Cependant, sans se décourager, Basil essaya mille ruses pour dérouter l'autre; tout fut inutile; l'espace resta le même entre les deux canots: on aurait dit que le même fil les conduisait ensemble.
Enfin le rivage de Presqu'île apparut: Veghte se courba en furieux sur ses avirons; bientôt la proue de son esquif vint s'enfoncer dans le sable au milieu des lames bouillonnantes. Le Forestier baigné de sueur, sauta sur la rive; il regarda derrière lui, le canot acharné se balançait à proximité, d'un air observateur.
Les premières lueurs de l'aurore se montraient au levant lorsque Basil toucha terre. Naturellement il était fort pressé de gagner le fort et de communiquer au commandant Christie toutes ses découvertes et ses aventures de la nuit: néanmoins, avant de quitter le bord du lac et de s'engager dans le chemin creux conduisant à la citadelle, le Forestier inspecta les alentours et prêta une oreille attentive pour s'assurer de l'absence de tout danger.
A ce moment un léger bruit de pas se fit entendre et une forme humaine apparut dans la brume matinale.
—Qui va là! fit-il d'une voix rude, bien déterminé à ne pas retomber dans les péripéties de la la nuit précédente.
L'ombre ne répondit rien, mais continua de s'avancer; alors le Forestier étonné reconnut que c'était une femme.
—Qui êtes-vous? que voulez-vous? répéta-t-il sur un ton menaçant.