—Chasser,… chasser,… servir d'espion aux Anglais, courir le désert comme un chat sauvage!… Rôder sur le bord du lac Érié comme un poisson hors de l'eau!… Ce n'est pas une existence! Je vais à Presqu'île,… plus rien! des cendres, des tisons noircis, des squelettes!… Je vais au Détroit…, la solitude, des murailles écroulées, des arbres morts, tout mort!… voilà ce que je rencontre!… Il n'y a plus moyen de vivre dans ce pays.—Et, quelle sera la fin de tout ça?… je marcherai, je chasserai, je rôderai dans le désert, ayant faim, ayant soif, ayant froid, seul, toujours seul, comme un loup qui a perdu sa piste; j'irai ainsi, le long des bois, des lacs, des rivières, jusqu'à ce que quelque Peau-Rouge me surprenne et me tue… Bon! ce sera une fin!—Il pourra m'arriver encore de voir mes cheveux blanchir les uns après les autres, puis tomber comme cela arrive à l'ours grizzly quand il est vieux: ensuite mes jambes s'useront, mon corps tremblera, mon œil ne visera plus juste, le gibier rira des balles de mon rifle; un jour, quelque rôdeur indien trouvera le vieux chasseur couché au pied d'un arbre, il lui prendra son fusil et ses munitions; les bêtes fauves viendront ensuite ronger sa chair; enfin les fourmis et les scarabées en feront un squelette.—Voilà ta fin, mon pauvre Basil!… et il n'y aura personne pour relever ta tête quand elle tombera de faiblesse; personne pour chasser les mouches qui viendront te manger vivant; personne pour donner à ton corps une sépulture chrétienne.—Tu as bien enseveli ta vieille mère, tu lui as fermé les yeux, tu l'as embrassée au front avant de la couvrir de terre!… Pour toi… il n'y aura personne!

Le Forestier baissa la tête; une larme amère roula sur ses joues bronzées.

Alors, comme un nuage lointain, passèrent devant sa pensée les ombres gracieuses et souriantes d'une jeune mère, d'un petit enfant qui lui tendaient les bras…: de loin il apercevait le nid, le doux nid de la famille,… le berceau suspendu à un érable, les premières fleurs offertes à la fiancée, le banc rustique où se prend le repos, où s'échangent les causeries du cœur, le foyer domestique avec ses joies, ses sourires, ses souvenirs, ses espérances, son bonheur, sa paix profonde!…

Un bruit furtif le rappela à la réalité; il saisit sa carabine à la hâte et jeta autour de lui un regard investigateur.

Rien n'apparaissait dans le bois ni sur le lac; seulement les broussailles du rivage s'agitaient légèrement, comme si un être vivant se glissait inaperçu sous leur impénétrable abri.

—Quelque indien, encore! murmura-t-il en épaulant son arme, prêt à faire feu; quelque damné Peau-Rouge cherchant à mal faire!…

De petites lames clapotantes annoncèrent la présence d'une barque: effectivement, au bout de quelques secondes, un tout petit canot déboucha d'un buisson, son élan le porta presque jusqu'aux pieds de Veghte.

Ce dernier tressaillit jusqu'au fond de l'âme en reconnaissant Mariami, la charmante fille des Ottawas, debout sur la plage où elle avait sauté avec la légèreté d'un oiseau.

Tous deux se regardèrent un instant; lui, éperdu, stupéfait; elle, souriante et rougissante.

—Je vous ai reconnu de loin, je me suis approchée, dit-elle en fixant ses yeux sur lui avec la gracieuse hardiesse de l'innocence.