—Nous avions pris toutes nos mesures pour nous mettre sur la défensive ou même nous échapper, en cas d'alarme. Nos huit bateaux étaient rangés sur le bord, tout prêts à appareiller. Un de nos hommes et un mousse étaient entrés dans le bois pour y ramasser des broussailles destinées à allumer le feu.—Tout à coup un sauvage surgit, fend la tête au mousse d'un coup de tomahawk, en fait autant à l'homme qui vient mourir dans le camp, en donnant l'alarme.

«Je forme sur le champ mes hommes en demi cercle devant les bateaux, et je leur recommande de se tenir fermes et inébranlables, le moindre mouvement inopportun pouvant nous devenir fatal.

«Cependant les choses s'annonçaient mal; plusieurs pauvres diables tombèrent foudroyés, sans qu'il fut possible de voir même d'où arrivaient les coups de feu. Je vis bien qu'une attaque sérieuse nous serait funeste.

«J'avais à peine donné mes premiers ordres, que les démons rouges ouvrirent leur feu du fond de la forêt; mes hommes leur ripostèrent de leur mieux. Si les Indiens avaient été quelque peu en vue, la lutte aurait été moins défavorable: mais vous savez, mon cher Enseigne, combien il est démoralisant pour un corps d'armée régulier de se débattre contre un ennemi invisible, qui sème tout autour de lui une tempête mortelle de feu et de plomb.

«Les Indiens s'aperçurent sans doute de l'hésitation de nos soldats, car au bout d'un instant, leur bande entière sortit du bois avec des hurlements si épouvantables, qu'en y pensant seulement, mon sang se glace dans mes veines.

«Je recommandai à mes hommes de se tenir fermes: mais il avait suffi de la présence des Indiens pour les consterner. Le centre de mon petit bataillon céda sous le choc, se laissa entamer, et tout le monde se retourna vers les bateaux. Ce fut un moment affreux: les braves cœurs qui essayèrent de résister furent mis en pièces; les autres furent culbutés jusque dans les bateaux, où les sauvages, avec une audace incroyable, arrivèrent en même temps que nous.

«Tant bien que mal on démarra cinq bateaux sur lesquels les survivants s'empilèrent précipitamment, et on poussa au large. Voyant tout perdu, je me jetai à l'eau le dernier, et je me cramponnai au dernier bateau qui fuyait. On me hissa ensuite, une fois en pleine eau, car dans la confusion du premier moment, personne ne s'était aperçu de ma disparition.

«Mais, le croiriez-vous, Sir! Les sauvages eurent l'acharnement de se jeter sur trois de nos bateaux, d'en renverser les hommes et de les jeter à l'eau tout sanglants. Nos malheureux camarades épouvantés ne firent pas la moindre résistance; ce fut une boucherie. Les deux embarcations restantes s'échappèrent à force de rames: nous avons erré toute la nuit et la matinée sur le Lac, et nous voilà.»

—Avez-vous passé au fort Sandusky?

—Oui; nous n'avons trouvé que des cendres.