Mais l'intrépide Forestier avait mis dans sa grosse tête d'approfondir tout ce mystère, et il était résolu à tout braver, Français ou Indiens, quel que fût leur nombre ou leur méchanceté.

Heureusement le lac était calme, du moins comparativement. Les eaux des grands lacs, n'étant pas salées, sont plus légères que celles de l'Océan et s'agitent au moindre souffle de vent: rarement leur surface est unie comme une glace. Ceux qui ont passé leur vie sur les bords de l'Érié ne l'ont jamais vu parfaitement calme.

Basil arrêta sa barque à une certaine distance, et, soulevant les avirons, il écouta silencieusement. Aucun bruit ne parvenait à ses oreilles si ce n'était la grande voix murmurante du lac. Il tourna ses regards de tous côtés, et avec ses yeux d'aigle chercha à sonder l'obscurité: il ne put rien voir, tout était noir comme le chaos.

Au bout de quelques secondes un murmure aigu, ressemblant à un cri d'oiseau, vint expirer à son oreille.

—Ce n'est pas un oiseau, grommela-t-il tout bas; et ça vient du rivage: c'est le gros garçon de là-bas qui donne un signal. Il ne m'était pas destiné, mais j'en ferai tout de même mon profit.

Plusieurs minutes s'écoulèrent; le même cri fut répété. Basil sourit paisiblement lorsque son dernier murmure fut éteint.

—Il s'imagine qu'ils ne l'ont pas bien entendu la première fois, reprit-il en se parlant intérieurement; et il tient à leur faire savoir que le fort Presqu'île a démêlé leurs diableries. Voilà sa conversation finie maintenant. Je suis fâché qu'il m'ait aperçu; sans cela je leur serais tombé dessus à l'improviste; et, pour le moment, les voilà sur leurs gardes.

Veghte ne s'était pas trompé; tout rentra dans le plus profond silence, les deux signaux avaient suffi pour mettre au courant de la situation les correspondants invisibles du «gros garçon.»

Évidemment, ce silence exagéré renfermait les plus scélérats mystères; le Forestier, accroupi au fond de son léger esquif, le fusil à ses pieds, l'aviron sur ses genoux, immobile comme une statue de bronze, attentif, épiant même un souffle ou une ombre; le Forestier se méfiait, tenant l'oreille, l'œil et les bras prêts.

Cette anxieuse attente dura près d'une demi-heure. Tout à coup un frémissement se produisit sur l'eau, et une lueur furtive apparut comme un éclair, à très peu de distance derrière Veghte. Il en conclut qu'il avait dépassé le but de ses recherches; en conséquence, il retourna en arrière dans cette direction, au risque d'être coulé à fond en cas d'abordage.