—Alerte! Feu! tuez-le! tuez-le! c'est cet infernal Yengese qui nous espionne?

Trois coups de feu suivirent cette exclamation. Veghte sourit dédaigneusement en entendant les balles siffler au dessus de sa tête.

—Oui, mes French-dogs! (chiens de Français), murmura-t-il; il y a par ici un homme capable de vous répondre à l'occasion: et son nom est Basil-Veghte, et le nom de son fusil est Sweet-Love (Doux amour)! et nous savons tous deux faire notre chemin.

En même temps il fit feu. Jamais il ne sut quel résultat il avait obtenu; mais presque aussitôt il s'aperçut qu'il venait de commettre une grave imprudence. En effet, la lueur de l'amorce avait trahi sa véritable position; la barque ennemie, enlevée par les bras furibonds des indiens, vola sur lui comme un oiseau de proie.

Ce n'était pas le moment de s'amuser à la fusillade, il fallait forcer de rames et glisser inaperçu, entre deux eaux, pour ainsi dire. Basil déposa précipitamment son fusil derrière lui; l'aviron se courba en tremblant sous ses mains d'acier; son léger canot bondit en zig-zag, comme une feuille sèche fuyant devant la tempête.

Heureusement l'obscurité le favorisait; en quelques minutes il réussit à dépister ses adversaires.

Mais une crainte lui survint: les hasards de l'ombre pouvaient le rapprocher brusquement de ceux qu'il voulait éviter; d'autre part, il désirait ardemment connaître le nom du traître fourvoyé dans le fort. Dans cette double pensée, il chargea soigneusement son rifle, le rejeta derrière son épaule; puis il se remit en quête, de façon à rejoindre incognito ceux-là mêmes qui le poursuivaient.

—Ah! si je le connaissais…! grommela-t-il en pagayant sans bruit; le fort Presqu'île serait sauvé.

Bientôt un bruit d'avirons frappa ses oreilles: Basil sourit dans sa barbe:

—Ils n'ont pas su trouver Basil Veghte, se dit-il à lui-même; ils peuvent marcher longtemps dans cette direction sans l'atteindre. C'est lui qui va les trouver, maintenant: le poursuivi poursuivra.