Effectivement il se lança à la suite de ses mystérieux ennemis, et alors se produisit, comme il le disait, la coïncidence bizarre du gibier courant après les chasseurs.
—J'ai peu vu de choses aussi bizarres, continuait le Forestier en se livrant à une hilarité silencieuse; sont-ce eux qui sont après moi; est-ce moi qui suis après eux: l'un cherche-t-il l'autre; ou l'autre cherche-t-il l'un; ou bien nous cherchons-nous les uns les autres…? Quel mystère! quel fun! (quelle farce!)
Et il quitta un instant son aviron pour se tenir les côtes tant il riait, le brave Basil Veghte!
Il n'avait pas fallu longtemps au grand canot pour s'apercevoir que son petit ennemi lui avait échappé, sans qu'il y eut espoir de le rejoindre.
Il était, du reste, heureux pour Basil qu'ils l'eussent perdu de vue, sans quoi, il aurait infailliblement succombé devant leurs efforts désespérés; en effet, tout vigoureux et exercé qu'il fût, les Indiens, cette race aux muscles d'acier, à la nature amphibie, l'auraient emporté dans cette lutte acharnée.
Cependant, plein de confiance dans son adresse éprouvée, et dans son heureuse chance habituelle, Veghte n'eut pas un seul instant d'inquiétude; il se trouvait aussi à l'aise, et méditait aussi calmement que s'il eût été dans un bon lit, derrière les fortes murailles de la Block-House.
Sa grande préoccupation était de savoir quel serait le meilleur parti, ou de continuer sa croisière, ou de retourner au fort muni des renseignements qu'il venait de recueillir. Il était, effectivement, à peu près édifié sur le nombre des Indiens et des Français; il savait que les ennemis étaient aux aguets pour tâcher de surprendre hors de garde la garnison de Presqu'île.
Dans ces circonstances, on pouvait être relativement rassuré sur le sort de la forteresse; le commandant déployait une infatigable surveillance, et, une fois prévenu du danger, il ne manquerait pas de redoubler d'activité; les soldats eux-mêmes ne se relâchaient pas un seul instant de la plus sévère discipline.
Tout cela réuni était de nature satisfaisante; et, de plus, il était grandement à espérer que la sagacité de Christie, jointe aux bons offices et au dévouement de tous ceux qui l'entouraient, arriverait à déjouer toutes ces ruses ennemies. On en savait désormais assez pour démasquer les traîtres.
Malgré toutes ces réflexions, accompagnées de beaucoup d'autres, Basil se décida à poursuivre sa périlleuse expédition.