Mais en prenant l'aviron pour pagayer, il leva les yeux et reçut une commotion électrique…! à deux pieds de lui cheminait l'embarcation ennemie dont la haute proue menaçait la sienne! Encore une vague ou deux, et il était abordé! Il pouvait compter toutes ces sombres formes humaines qui fouillaient l'ombre avec leurs yeux ardents.
Il espérait n'être pas vu: un long hurlement de triomphe et un vrai fracas d'avirons le détrompèrent. L'embarcation de ses adversaires bondit sur lui: la meute qui le poursuivait se croyait si sûre de sa proie que pas un coup de fusil ne fut tiré: il leur aurait été facile de le couler bas avec une seule décharge.
Tout espoir d'évasion pouvait être regardé comme impossible; néanmoins Basil, qui avait plus d'un stratagème en tête, se courba sur son aviron et lança son léger canot à toute volée. Il essaya d'abord de le pousser en zig-zag, jusqu'au point de le faire revenir en arrière, et glisser rapidement au rebours de la barque ennemie. Mais les poursuivants connaissaient leur affaire aussi bien que lui; ils prenaient leur élan, le retenaient, viraient de bord avec la vitesse de la pensée; en un mot ils s'attachaient à lui comme l'ombre au corps. En outre, comme ils étaient au moins six contre un pour le maniement de la rame, tout l'avantage était de leur côté, car, non seulement ils étaient supérieurs en force, mais encore ils avaient l'immense avantage de se reposer en se remplaçant mutuellement.
Un moment vint, où ils serrèrent de si près Basil, qu'il put distinguer un Français et un Indien debout sur la proue, prêts à sauter à l'abordage.
Ce résultat inquiétant anima Basil; il fit un effort désespéré qui lui fit gagner quelques pieds d'avance.
—Rendez-vous! Imbécile! lui cria-t-on en Français; vous voilà pris: rendez-vous avant que je vous coule bas d'un coup de fusil. Entendez-vous, rendez-vous.
Veghte distingua dans l'ombre le mousquet s'allongeant d'une façon menaçante: il baissa la tête instinctivement, quoique bien certain qu'ils ce feraient pas feu sur lui, au moment où ils pouvaient espérer de le prendre vivant.
Mais il avait son idée. Il continua de battre l'eau d'une façon frénétique.
—Rendez-vous! je vous dis, butor d'Américain, ou bien je coule votre coquille de noix!
—Eh bien! baissez votre fusil, nous verrons! répondit le fugitif.