Et il laissa retomber son aviron. Ses adversaires en firent autant, car le Français n'avait plus qu'à se baisser pour saisir le plat-bord du canot de Basil, tant ils étaient proches.
Cependant, par mesure de précaution, le Français garda son fusil; l'Indien se courba vers Basil qui lui tendait la main comme pour l'aider à passer d'un bateau dans l'autre.
Tout à coup le Forestier, feignant de trébucher, tira violemment l'Indien, le fit tomber dans l'eau; du même geste il repoussa violemment la barque ennemie, et, les deux embarcations ayant reculé en sens inverse, se trouvèrent soudainement espacées d'une vingtaine de pieds. Saisir son aviron et fendre l'eau fut pour Basil l'affaire d'une seconde.
Le Français lâcha un énergique juron et fit feu au hasard: la balle siffla dans l'espace, on l'entendit ricocher sur l'eau à deux cent cinquante ou trois cents pieds de distance: Veghte et son canot étaient déjà loin.
Ce qui retarda encore les poursuivants fut la nécessité de repêcher l'Indien tombé à l'eau. Il avait d'abord essayé de poursuivre le fugitif à la nage: bientôt, distancé et reconnaissant l'impossibilité d'atteindre son but, il était revenu furieux vers ses compagnons.
Ceux-ci, après un instant donné à la surprise, se mirent à jouer de l'aviron avec une rage désespérée. Malheureusement pour le petit canot de Basil, les yeux perçants des sauvages l'avaient retrouvé dans l'obscurité; bientôt la grande embarcation arriva comme la foudre sur la pauvre petite coquille de noix, un harpon y fut lancé, et deux Indiens sautèrent dedans avec la féroce agilité du Tigre.
Leurs mains frémissantes s'allongèrent pour saisir l'Yengese…
Elles ne rencontrèrent rien! le canot était vide!
—Il est parti: le gredin abominable! s'écria le Français en réponse aux cris étonnés des sauvages; il est parti! où peut-il être?
Leurs regards se portèrent aussitôt dans toutes les directions, pour rechercher le fugitif: sa tête ni ses bras ne se montraient à fleur d'eau. On fit décrire à la barque des spirales s'ouvrant progressivement; on croisa en face du rivage, pour couper les devants au Forestier et le saisir au moment où il prendrait terre; tout fut inutile, Basil resta invisible.