Livrée à ses instincts farouches, la foule organisa régulièrement son œuvre de mort; bientôt, au milieu des cris les plus désordonnés, retentirent ces exclamations impératives:
—Qu'on amène un barbier pour les raser!
—A-t-on apporté une corde?
—Oui! mais on craint qu'elle ne soit pas assez forte!
—Qu'on n'oublie pas les pioches pour creuser leurs fosses!
Le spectacle devint hideux et horrible; toutes ces têtes grimaçantes, échevelées, respirant la colère, composaient un pandemonium féroce: les uns frappaient l'un contre l'autre leurs poings serrés; les autres, pâles d'une ivresse furieuse, roulaient des yeux hagards et étincelants; d'autres, plus dangereux, ne disaient rien, mais travaillaient aux funèbres préparatifs avec une telle énergie qu'ils en étaient tout ruisselants de sueur.
Le lieu choisi pour l'exécution fut la place publique du village; on installa la potence juste en face des ruines de la maison du shériff; on planta le poteau auquel les patients devaient être liés lorsqu'on les fouetterait.
Le char contenant les trois criminels fut traîné à bras jusqu'au milieu de la place; là on les fit descendre, on les livra au barbier pour être rasés, et on les rangea en ligne, les pieds dans une flaque d'eau, sans miséricorde.
Les deux compagnons de Carnes faisaient assez bonne contenance, quoique leur mine fût piteuse: mais Joë paraissait fort abattu et tremblait de tous ses membres; lorsqu'il vit approcher le moment fatal, il ne put retenir ses pleurs, et se mit à sanglotter convulsivement.
Ces marques de faiblesse touchèrent quelques âmes sensibles, mais ce fut le très-petit nombre; la foula accabla le misérable de ses huées; les deux autres bandits, eux-mêmes, l'apostrophèrent avec mépris.