—Sir, dit-il, je vais vous faire une question bien intéressante pour vous, si je m'en rapporte à votre visage. Je lis, sur votre figure bouleversée, une inquiétude bien vive; j'y lis même la cause de cette anxiété: vous voyez en moi un farouche ravisseur qui va enlever cette intéressante fleur de la prairie pour la transplanter au sein du monde civilisé? Répondez-moi!

—Sir Deming, balbutia Allen, mon cœur est tranquille, car je le sens, miss Alice est maintenant en mains sûres. Quant à son départ avec vous,—ici la voix du jeune homme s'altéra,—que pourrais-je vous dire?... Je lui souhaite, du meilleur de mon âme, dans le monde civilisé où elle ira vivre, oui, je lui souhaite des amitiés profondes, aussi loyales, aussi sincères que celles de quelques habitants de ce désert.

Le baronnet se détourna pour dissimuler son émotion; il regarda Alice, puis Allen; tous deux étaient plus pâles que des statues de marbre; les mains d'Alice étaient devenues glacées.

—Allen! mon fils! s'écria-t-il tout-à-coup; Alice! ma fille! Quand célébrerons-nous votre mariage?

Tous deux restèrent muets; Allen rougit comme une jeune fille.

—Seigneur! murmura mistress Wyman stupéfaite.

—Bien! bien! très-bien! reprit le baronnet; si je vous avais annoncé une séparation éternelle, vous auriez bien su m'adresser des discours déchirants. J'émets un avis qui est parfaitement le vôtre, vous vous taisez! c'est tout naturel: Qui ne dit rien consent.

—Pardon, sir, dit Allen d'un ton grave; je ne voudrais pas placer miss dans une alternative embarrassante: le sentiment de mon infériorité m'impose le silence.

—Allons, bon! vous êtes donc bien subitement devenu un plébéien bien infime, vous qui, il y a une heure à peine, teniez de si beaux discours à ma nièce?

—Sir Deming, tout est changé depuis votre arrivée; les apparences d'égalité qui existaient entre nous ont disparu. Or, vous blâmez les mésalliances... puis-je penser autrement que vous?