Sur les places, dans les rues, dans les ruelles, des tables de monte sont dressées et attirent jour et nuit la foule des joueurs.

Aucun peuple n'a poussé aussi loin que le peuple mexicain l'amour du jeu; non pas par avarice ou par désir de gain: le Mexicain n'est ni avare ni intéressé; ce qu'il recherche avant tout, se sont les émotions fortes, et s'il joue, c'est tout simplement pour éprouver ces alternatives poignantes de joie, d'espoir ou de douleur, qui viennent tour à tour étreindre comme dans un étau le cœur de tout homme qui met sur une carte sa fortune, sa position et souvent même son honneur.

Aussi le Mexicain est-il le plus excellent joueur qui se puisse imaginer. Il suit la marche du jeu d'un œil indifférent, avec un calme parfait en apparence, fumant nonchalamment sa fine cigarette, et lorsque le croupier retourne la carte fatale qui décide soit de sa ruine, soit de sa victoire, il annonce lui-même, d'une voix dans les notes de laquelle il serait impossible de saisir le plus léger tremblement, son succès ou sa défaite; s'il a gagné, il ramasse son or, sans se presser en rien; s'il a perdu, il s'éloigne à pas lents, et pour toute protestation lâche parfois le mot: «Peuh!» d'un air de dédain entre deux bouffées de tabac.

Quelques jours après l'horrible attentat qui avait plongé Mexico dans la douleur, don Diego Palacios, après m'avoir annoncé que le lendemain était la fête de Saint Augustin et par conséquent le jour où commençait la feria de plata littéralement la foire à l'argent, me proposa de l'accompagner à San Agostín, où il comptait se rendre avec toute sa famille.

Ce fut en vain que mon hôte me raconta les anecdotes les plus extraordinaires pour m'engager à le suivre à cette fête à laquelle aucune autre ne saurait être comparée dans le monde entier; je prétextai certaines affaires qui exigeaient impérieusement ma présence à Mexico, et je refusai péremptoirement de m'éloigner de la ville.

Ce qu'il y avait de particulier dans ce refus obstiné que j'opposais aux avances gracieuses et réitérées de don Diego, c'est que rien en réalité ne le motivait. J'étais complètement libre de mon temps; aucune affaire, de quelque sorte quelle fût, ne me retenait. Ce refus avait quelque chose d'instinctif qui me surprenait moi-même, et, tout en répondant négativement à mon hôte, je me disais, dans mon for intérieur, que je commettais une folie insigne, en m'obstinant à me priver d'un plaisir unique au monde et dont peut-être je ne pourrais jamais revoir le spectacle extraordinaire.

Le lendemain, au point du jour, don Diego Palacios, doña Manuela et doña Incarnación montèrent dans un de ces lourds carrosses comme on n'en rencontre plus qu'au Mexique et qui datait probablement du règne de Charles III, et ils se dirigèrent vers San Agostín, sous la protection assez problématique de quatre peones à cheval et armés de machetes et de fusils à pierre.

Le colonel don Juan Palacios, retenu par ses fonctions auprès du président de la République qui ne pouvait se passer de lui, ne devait rejoindre sa famille que deux ou trois jours plus tard, et encore cela n'était-il pas bien certain.

Le président de la République mexicaine était à cette époque, si je m'en souviens bien, le général Comonfort, le même qui plus tard essaya à la tête de quatre ou cinq mille hommes de débloquer Puebla assiégée par les Français, et auquel le général Bazaine infligea une si rude défaite.

Ce Comonfort était un drôle de corps. On racontait sur lui les anecdotes les plus singulières et parfois même les plus saugrenues.