IV

La stupeur fut générale à Mexico lorsqu'on apprit l'arrestation du colonel don Juan Palacios.

D'abord on refusa d'y croire. La chose semblait tellement monstrueuse que ceux qui, les premiers, osèrent en parler furent traités de calomniateurs.

La famille du colonel était peut-être la plus respectée de la ville. Les Palacios dataient de loin; leur illustration remontait, sans mélange de sang indien, aux premiers jours de la conquête. En effet, on retrouve dans les vieilles chroniques du temps, au nombre des hardis compagnons de Fernand Cortez, un don Diego Palacios, gentilhomme andalou qui en plusieurs circonstances, est cité avec honneur. Les Palacios étaient donc, sans contredit, une des premières familles de l'Amérique; ils appartenaient à cette caste privilégiée que l'on nomme les conquistadores et les Cristianos viejos.

Avant la révolution et depuis, ils avaient toujours joué un grand rôle dans l'histoire de leur pays et rempli avec honneur les plus hautes fonctions.

Oser accuser un descendant de cette famille, dont jusqu'alors le nom s'était conservé sans tache, était quelque chose de tellement extraordinaire que, je le répète, la population presque tout entière répondit à cet acte de vigueur du président par une protestation énergique, et l'opinion publique, qui n'avait pour ainsi dire pas hésité à admettre la culpabilité du président, loin de se modifier, crut plus que jamais à la complicité du général Comonfort dans tous les actes commis depuis cinq ou six ans par les malfaiteurs inconnus, et ne craignit pas d'attribuer l'arrestation du colonel Palacios à la découverte fortuite de secrets très compromettants, découverte faite par le colonel et que le président avait un puissant intérêt à ne pas laisser divulguer.

Par hasard, à cette époque, le gouverneur de Mexico était un certain don Melchior Céspedes, homme intègre, habile, d'une bravoure à toute épreuve, et surtout complètement dévoué au président de la République.

Don Melchior, sans se laisser intimider par les lettres anonymes qui lui arrivaient par paquets, par les menaces déguisées qu'on lui adressait presque à brûle-pourpoint et par deux tentatives d'assassinat auxquelles il réussit à échapper, poursuivit l'instruction de cette affaire avec la plus grande vigueur, soutint les jueces de letras, autrement dit les juges d'instruction, hommes timorés par excellence, qui redoutaient, avant tout, de se compromettre, de se faire des ennemis puissants, et qui n'auraient pas mieux demandé, moyennant finances, que d'étouffer l'affaire; bref, grâce à don Melchior Céspedes, cette affaire fut menée avec une habileté telle, que bientôt les débats commencèrent devant le tribunal.

Jusque-là aucune preuve sérieuse n'avait encore justifié les mesures de rigueur prises contre le colonel don Juan Palacios.