Don Crestoval Nuñes de Figueroa, chef de cette famille, était demeuré veuf avec deux fils qui, à l'époque où commence cette histoire, avaient, l'aîné, don Pedro, dix-neuf ans, et son frère, don Sebastian, seize à peine.

Ainsi que cela est l'habitude dans les grandes familles, don Pedro fut envoyé en Espagne afin d'y terminer ses études et de pouvoir entrer dans l'armée.

Le cadet fut mis au séminaire.

Lorsqu'éclata la guerre de l'indépendance mexicaine, dont Hidalgo donna le signal en 1808, don Pedro, alors âgé de quarante-deux ans environ, était brigadier; quant à son frère, il avait reçu les ordres, et était parti depuis plus de dix ans pour l'Oregon, où il était devenu le chef d'une mission importante.

Bien des années s'écoulèrent sans que les deux frères entendissent parler l'un de l'autre: chacun avait embrassé une carrière différente, et ils n'espéraient probablement plus se revoir.

Le padre Sebastian avait conservé, au fond du cœur, une profonde et sincère amitié pour son frère aîné; il souffrait vivement de cette séparation et interrogeait avidement les rares voyageurs qui passaient à la mission pour obtenir des nouvelles de son frère.

Un des premiers jours du mois de février 1835, un jeune homme, nommé Juan Cabral, se présenta au padre Sebastian. Ce jeune homme était porteur d'une lettre du général don Pedro de Figueroa. Dans cette lettre, le général informait son frère qu'à la suite d'une de ces innombrables révolutions qui, sans cesse bouleversent le Mexique, le parti auquel il appartenait avait été vaincu et la plupart de ses chefs fusillés. Mis hors la loi et complètement ruiné, il avait pu, grâce à un ami fidèle, échapper à la mort, sortir de Mexico, et déjouer toutes les poursuites dirigées contre lui. Il venait, accompagné de sa femme et de ses deux enfants, rejoindre son frère, près duquel il voulait passer les quelques jours qui lui restaient à vivre. Avant quinze jours, il serait à la mission.

A la lecture de cette lettre, le padre Sebastian éprouva une grande joie mêlée d'une profonde douleur; il interrogea Juan Cabral: celui-ci lui dit que le général n'avait avec lui que dix personnes, qu'il marchait à petites journées parce que sa femme était malade depuis le départ de Mexico, et que son état réclamait des soins infinis; de plus, sa fille Carmen, charmante enfant de quinze ans à peine, ne supportait qu'avec une extrême difficulté les fatigues de la route; quant au fils, don Miguel, c'était un beau et fier jeune homme de dix-sept ans, auquel on aurait pu en donner vingt, tant il était grand et fort, et dont le courage, la bonne humeur et l'intarissable gaieté soutenaient le moral de tous les membres de la petite caravane.

Le padre Sebastian se mit aussitôt à tout préparer pour l'arrivée de son frère, qu'il croyait prochaine. Mais un mois, deux mois, trois mois se passèrent, et le général ne parut pas.

Le padre Sebastian était en proie à une inquiétude mortelle: son frère et ceux qui l'accompagnaient avaient sans doute succombé dans le désert. Que faire? Comment obtenir des renseignements?