C'était un homme de taille haute, élégante, parfaitement proportionnée, d'un parler doux, courtois, de manières charmantes, raffinées, s'il est permis de se servir de cette expression. Tout en lui respirait non pas l'homme comme il faut ainsi que l'on dirait en France, mais le gentilhomme de race. A peine avait-il vingt-huit ans; ses traits étaient fins, droits; les arêtes en étaient modelées avec une perfection exceptionnelle; son front était large et découvert, son œil vif, son regard clair et magnétique; sa bouche un peu grande, aux lèvres charnues, avait une expression de finesse railleuse indicible; ses mains et ses pieds étaient d'une petitesse qui semblait presque ridicule chez un homme. Voilà quel était cet homme au physique. Quant au moral, jusqu'à présent nous nous abstiendrons d'en parler, et pour cause, puisque, pas plus que le lecteur, nous ne savons qui il est.
Malgré les préoccupations secrètes des convives, le repas fut cependant beaucoup plus gai que l'on n'aurait dû s'y attendre dans de telles circonstances.
La nuit était venue depuis longtemps déjà: il était environ neuf heures du soir. Au dehors, le ciel était pailleté d'étoiles. Bien que la nuit fût sans lune, elle était claire, presque transparente. Les sentinelles veillaient attentivement, postées derrière chaque meurtrière des retranchements. Dans la salle à manger, on riait, on plaisantait et on fumait.
Malgré les assurances du Cœur-Bouillant, la nuit était si calme, le désert plongé dans un silence si profond, que rien ne laissait soupçonner qu'une attaque prochaine dût avoir lieu.
Les dames se levèrent pour se retirer.
Don Ramón et don Seguro s'étaient levés à plusieurs reprises pour aller inspecter les postes, interroger la savane, puis ils étaient revenus d'un air indolent et avaient repris leur place à table, en haussant les épaules, comme des hommes convaincus qu'aucun danger imminent n'existait.
Au moment où la jeune Flora, après avoir embrassé et dit bonsoir à son père et à l'abbé Paul-Michel, s'approchait de son frère Cardenio pour l'embrasser lui aussi, tout à coup une détonation épouvantable se fît entendre, suivie immédiatement par l'horrible cri de guerre des Sioux-Bisons mêlé aux appels désespérés de «Aux armes!» poussé par les peones.
L'habitation était surprise par les Indiens. Les convives se levèrent en tumulte, saisirent leurs armes et s'élancèrent hors de la salle.
Seul, l'abbé ne les suivait pas; il veillait sur les dames, à demi-évanouies de terreur, et qu'il ne parvint qu'à grand-peine à conduire à leur chambre à coucher, où il les remit entre les mains de leurs femmes.
L'habitation était surprise.