On voit, par ce qui précède, que si la caste des chefs se conserve dans toute sa pureté primitive, peu de nations présentent dans la classe inférieure des éléments aussi hétérogènes et n'ont soumis les esclaves à un plus complet nivellement.

Au fur et à mesure que nous avancerons dans notre récit, nous ferons plus particulièrement connaître ce peuple si singulièrement placé sur les limites extrêmes de la barbarie et de la civilisation, et tenant, en quelque sorte, la balance égale entre les deux. Nous reprendrons maintenant notre histoire au point où nous l'avons abandonnée en terminant le précédent chapitre.

Après avoir échangé avec le marquis les quelques paroles que nous avons rapportées, don Diogo s'était avancé seul et sans armes vers l'Indien fièrement campé en travers du sentier, et qui le regardait s'approcher sans faire le plus léger mouvement.

Ces deux hommes, bien qu'ils eussent une commune origine et descendissent tous deux de la race aborigène et des premiers propriétaires du sol qu'ils foulaient, offraient cependant deux types bien distincts et formaient entre eux le plus complet contraste.

Le Guaycurus, peint en guerre, fièrement drapé dans son poncho, hardiment posé sur son cheval aussi indompté que lui-même, l'œil bien ouvert et franchement fixé sur l'homme qui s'avançait vers lui, tandis qu'un sourire de dédain orgueilleux errait sur ses lèvres, représentait bien aux yeux d'un observateur, le type de cette race puissante, confiante en son droit et en sa force, qui, depuis le premier jour de la découverte, a juré une haine implacable aux blancs, s'est reculée pas à pas devant eux sans jamais leur tourner le dos, et qui a résolu de périr plutôt que de subir un joug odieux et une servitude déshonorante.

Le capitão, au contraire, moins vigoureusement charpenté, gêné dans ses étroits vêtements d'emprunt, portant sur ses traits la marque indélébile du servage consenti par lui; embarrassé de sa contenance, remplaçant la fierté par de l'effronterie et ne fixant qu'à la dérobée un regard sournois sur son adversaire, représentait, lui, le type abâtardi de cette race à laquelle il avait cessé d'appartenir et dont il avait répudié les coutumes pour adopter, sans les comprendre, celles de ses vainqueurs, sentant instinctivement son infériorité et subissant peut-être à son insu l'influence magnétique de cette nature forte parce qu'elle était libre.

Lorsque les deux hommes ne furent plus qu'à quelques pas l'un de l'autre, le capitão s'arrêta.

«Qui es-tu, chien? lui dit durement le Guaycurus en lui jetant un regard de mépris, toi qui portes des vêtements d'esclave, et qui pourtant sembles appartenir à la race des enfants de mon père.

—Je suis comme toi un fils de cette terre, répondit le capitão d'un ton bourru; seulement, plus heureux que toi, mes yeux se sont ouverts à la vraie foi, et je suis entré dans la famille des blancs que j'aime et que je respecte.

—N'emploie pas ta langue menteuse à faire ton éloge, tu serais mal venu près de moi, répondit le guerrier, à me vanter les douceurs de l'esclavage. Les Guaycurus sont des hommes, et non pas des chiens poltrons qui lèchent la main qui les fouette.