Le capitão Diogo, nous n'avons pas besoin de le dire, le lecteur a déjà été à même de le reconnaître, jouissait parmi ses compagnons, bons appréciateurs en pareille matière, d'une réputation de finesse peu commune; il avait en plusieurs circonstances donné des preuves d'adresse et de sagacité admirables, mais jamais il ne s'était trouvé dans des circonstances aussi difficiles.

Les Indiens bravos dont il était l'implacable ennemi et auxquels il avait causé d'irréparables pertes, avaient pour lui une haine mêlée d'une superstitieuse terreur. Diogo avait si souvent et avec tant de bonheur évité les pièges tendus sous ses pas, si souvent échappé à une mort presque certaine, que les Indiens en étaient arrivés à supposer que cet homme était protégé par quelque charme inconnu et qu'il disposait d'une puissance surnaturelle qui l'aidait à surmonter les plus grandes difficultés et à sortir sain et sauf des plus affreux dangers.

Le capitão connaissait parfaitement l'opinion que les Indiens avaient de lui; il savait que, s'il tombait jamais entre leurs mains, non seulement il n'avait pas de quartier à espérer, mais encore il devait s'attendre à endurer les plus effroyables supplices. Pourtant, cette certitude n'avait aucune influence sur son esprit; son audace n'en était pas abattue, et, loin de prendre des précautions pendant le cours de ses diverses expéditions, c'était avec un plaisir indicible qu'il bravait en face ses adversaires, luttait de ruse avec eux et déjouait toutes leurs combinaisons pour s'emparer de sa personne.

L'expédition qu'il faisait en ce moment était la plus téméraire et la plus difficile de toutes celles que, jusque-là, il avait tentées.

Il ne s'agissait de rien moins que de s'introduire dans un village des Guaycurus, d'assister à leurs réunions et de parvenir ainsi à surprendre leurs secrets.

Diogo se considérait comme perdu, il avait la conviction que lui et tous les hommes qui composaient la caravane à laquelle il appartenait, tomberaient dans le désert massacrés par les Indiens; aussi, croyant n'avoir rien à ménager, agissait-il en conséquence, jouant, ainsi qu'on le dit vulgairement, le tout pour le tout, résolu à disputer jusqu'au bout la terrible partie dont sa vie était l'enjeu, et voulant, avant de succomber, prouver à ses ennemis ce dont il était capable, leur donner, en un mot, la mesure de ses forces.

Après être sorti du camp, le capitão descendit rapidement la colline, se dirigeant, malgré les ténèbres épaisses qui l'enveloppaient, avec autant, de certitude qu'en plein jour, et marchant avec une légèreté si grande, que le bruit de ses pas aurait, à quelques mètres seulement, été imperceptible à l'oreille la plus exercée et à l'ouïe la plus fine.

Lorsqu'il eut atteint le bord de la rivière, il s'orienta un instant, puis il se coucha sur le ventre et commença à ramper doucement dans la direction d'un buisson voisin, dont une partie baignait dans l'eau de la rive.

Arrivé à deux ou trois pas du buisson, l'Indien s'immobilisa subitement, et demeura l'espace de plusieurs minutes sans que le bruit même de sa respiration le pût dénoncer.

Puis, après avoir d'un regard circulaire sondé les ténèbres, il se ramassa et se pelotonna sur lui-même comme une bête fauve, prête à prendre son élan; saisissant son couteau de la main droite, il leva légèrement la tête et imita avec une rare perfection le sifflement du giboya ou boa constrictor, cet hôte redoutable des grands déserts brésiliens.