A peine ce sifflement se fut-il fait entendre que les branches du buisson s'agitèrent; elles s'écartèrent avec violence, et un Indien guaycurus bondit épouvanté sur la rive. Au même instant, le capitão surgit derrière lui, lui enfonça son couteau dans la nuque et le renversa mort à ses pieds, sans que le malheureux sauvage, surpris à l'improviste, eût eu le temps de pousser un cri d'agonie.
Ce meurtre avait été commis en moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour le raconter; quelques secondes à peine s'étaient écoulées, et le guerrier gisait sans vie devant son implacable ennemi.
Don Diogo essuya froidement son couteau à une touffe d'herbe, le replaça à sa ceinture et, se penchant sur sa victime chaude encore, il la considéra attentivement pendant assez longtemps.
«Allons, murmura-t-il enfin, le hasard m'a favorisé, ce misérable était un guerrier d'élite, son costume me conviendra parfaitement.»
Après cet aparté qui expliquait le motif secret du meurtre qu'il venait de commettre d'une façon si brusque, et cependant si sûre, le capitão chargea sur ses épaules le corps du Guaycurus et se cacha avec lui dans le buisson, dont il l'avait si adroitement obligé à sortir.
Si on concluait, de ce que nous venons de raconter, que le capitão était un homme féroce et sanguinaire, on serait dans une grave erreur; don Diogo jouissait, dans la vie privée, d'une réputation justifiée de bonté et d'humanité, mais les circonstances dans lesquelles il se trouvait en ce moment étaient exceptionnelles: il se considérait avec raison dans le cas de légitime défense; il était évident que, si l'espion guaycurus qu'il avait surpris et si impitoyablement tué, l'eût aperçu le premier, il l'aurait poignardé sans hésitation, puisqu'il était en quelque sorte embusqué pour cela. Du reste, le capitão avait eu le soin de le dire lui même au marquis: la guerre qui commençait était toute de ruse et d'embûche, malheur à celui qui se laissait surprendre!
Aussi, le capitão n'éprouvait-il aucun remords de son action; bien au contraire, il en était fort satisfait, puisqu'il se trouvait propriétaire du costume qu'il convoitait pour se glisser inaperçu au milieu des ennemis.
Les moments étaient précieux; il se hâta donc de dépouiller sa victime, dont il revêtait au fur et à mesure les vêtements; par une heureuse coïncidence, les deux hommes étaient à peu près de la même taille, ce qui rendait l'échange encore plus facile.
Les Indiens possèdent un talent particulier non seulement pour se grimer, mais encore pour se mettre, dirons-nous, dans la peau de ceux dont ils veulent emprunter les traits.
A très peu de différences près, les peintures des chefs guaycurus sont toutes les mêmes; leurs allures ne diffèrent que fort peu, et lorsque c'est un Indien de pure race qui prend un de leurs costumes, il atteint facilement une rare perfection de déguisement.