Ce qui donnait un peu d'espoir à l'Indien, c'est que la rencontre avait été si fortuite et si rapide en même temps que, grâce à son déguisement, dont la perfection avait trompé Emavidi-Chaimè lui-même, c'était chose presque impossible de le reconnaître ainsi sans examen.

Diogo commettait une erreur; il en eut bientôt la preuve.

Son déguisement même l'avait fait, non pas reconnaître, mais deviner par son ennemi; la raison en est simple; en deux mots nous l'expliquerons au lecteur.

Malco Díaz, habitant depuis longues années le sertão, faisant un peu, selon que l'y obligeait son intérêt, tous les métiers plus ou moins honnêtes exploités sur la frontière, avait eu de fréquents et intimes rapports avec les Indiens bravos, ses voisins, que pour beaucoup de raisons il était contraint de ménager et de traiter en amis; la plupart de leurs guerriers renommés étaient connus assez particulièrement de lui pour que, les apercevant même de loin, il pût à première vue, à ces ornements distinctifs que chacun d'eux adopte et affectionne, les nommer sans craindre de se tromper.

Or, le matin même du jour où nous le retrouvons, deux heures environ avant le lever du soleil, Malco Díaz avait eu avec Tarou-Niom une assez longue conversation relative aux derniers arrangements convenus entre eux, et dont le métis venait réclamer l'exécution immédiate, aussitôt que les Brésiliens seraient tombés aux mains des Guaycurus.

Pendant le cours de cet entretien, comme Malco Díaz insistait pour que le chef attaquât les blancs sans plus de retard, celui-ci lui avait répondu qu'il ne pouvait livrer l'assaut avant l'arrivée de ses alliés les Payagoas; qu'il ne voulait pas, par une précipitation dont rien ne justifiait l'urgence, compromettre le succès d'une entreprise si bien conduite jusque-là; que, du reste, le retard était insignifiant et ne se prolongerait pas au delà de quelques heures, puisqu'il avait expédié à Emavidi-Chaimè un de ses plus fidèles guerriers, le Grand-Sarigue, afin de l'engager à se presser de le rejoindre; que, du reste, si cela ne le satisfaisait pas, il était libre de se rendre lui-même au village des Payagoas, et de s'assurer auprès du chef de la façon dont le guerrier s'était acquitté de la mission qui lui avait été confiée.

Malco Díaz n'en demanda pas davantage; il prit congé du capitão guaycurus, et, montant immédiatement à cheval, il se dirigea vers le village, les yeux incessamment fixés sur la rivière, espérant à chaque instant découvrir la flottille.

Il n'avait garde d'apercevoir les pirogues, nous en connaissons les motifs; seulement arrivé à un certain endroit, il lui sembla distinguer une masse, dont l'apparence lui parut tout de suite suspecte, embarrassée dans les roseaux.

Malco Díaz était curieux, il aimait surtout à se rendre compte des choses et à trouver l'explication de ce qu'il ne comprenait pas.

Il s'approcha donc du rivage dans le but de s'assurer de ce qu'était cette masse suspecte, dans laquelle il reconnut bientôt un cadavre.