Les personnes qui ne connaissent pas cette noble et intelligente race des chevaux des déserts américains se feront difficilement une idée, même lointaine, des proportions grandioses qu'une poursuite arrive à prendre dans la prairie.
Il vient un moment où le cheval sans cesse excité, subissant pour ainsi dire l'influence magnétique de son cavalier, semble s'identifier avec lui, comprendre sa pensée, et entrer réellement dans la lutte pour son compte particulier.
Beau de fureur et d'énergie, les yeux pleins de feu, les naseaux sanglants, la bouche écumante, ne sentant plus ni le mors, ni la bride, il dévore l'espace, sautant les ravins, escaladant les collines, traversant les rivières, franchissant tous les obstacles avec une dextérité, une adresse, une vélocité qui passent toute croyance, s'animant à la course et arrivant par degré à une espèce de folie orgueilleuse et superbe, d'autant plus belle qu'il paraît comprendre qu'il mourra dans la bataille insensée qu'il livre; mais que lui importe s'il atteint le but et si son maître est sauvé?
C'était une course semblable à celle que nous venons de décrire que soutenaient en ce moment, nous dirons les deux chevaux, car leurs cavaliers, tout à leur haine implacable, ne voyaient plus, ne pensaient plus et les laissaient libres de se diriger à leur guise.
Malco Díaz redoublait d'efforts afin de regagner l'espace qu'il avait perdu; mais en vain interrogeait-il le désert dans toutes les directions, rien n'apparaissait, il était seul, seul toujours, et cependant son cheval avait atteint l'extrême limite de la vélocité.
Les bois succédaient aux bois, les collines aux collines. Diogo demeurait toujours invisible; il semblait avoir été subitement englouti, tant cette disparition tenait du prodige.
C'est que si le métis était bien monté, le capitão avait, lui aussi, un excellent coursier, et, comme la haine ne l'aveuglait pas, tout en fuyant, il calculait froidement les chances qui lui restaient d'échapper, et il les employait toutes.
Enfin, après trois heures d'une course insensée, Malco Díaz, arrivé au sommet d'un monticule élevé qu'il avait gravi au galop, aperçut bien loin devant lui un nuage de poussière qui semblait s'enfuir emporté par un ouragan.
Il devina son ennemi et excita de nouveau son cheval, dont les efforts étaient déjà prodigieux.
Peu à peu, soit que le cheval que montait Diogo fût plus fatigué que celui du métis à cause de sa longue course de la nuit, soit que celui de Malco Díaz, fût plus vite, il s'aperçut qu'il gagnait son ennemi et que la distance diminuait sensiblement. Le mamaluco poussa un cri de joie semblable à un rugissement de bête fauve et saisit sa carabine, prêt à s'en servir dès qu'il serait à portée.