La joie éclatait et débordait de toutes parts du Cabildo sur la place et de la place dans les rues, où le peuple, ramassant les miettes éparpillées de la fête officielle, se divertissait à sa manière, riant, chantant, dansant et échangeant deci et delà, tant il était content, quelques coups de couteau.

La tertulia avait pris un nouveau lustre de l'arrivée de M. Dubois, qui, bien que tout le monde connût son titre de duc de Mantoue, avait préféré conserver le nom modeste qu'il avait adopté à son débarquement en Amérique; disant avec une bonhomie charmante à ceux qui lui reprochaient cet incognito acharné auquel personne n'était trompé, que le nom de Dubois lui rappelait les plus belles années de sa jeunesse, alors qu'il luttait sur les bancs de la Convention nationale pour conquérir à son pays la république et des institutions libérales, et qu'il croyait bien faire de reprendre ce nom, maintenant qu'au déclin de sa vie il venait, dans un autre hémisphère, soutenir, de toute l'influence que lui donnait son expérience, le maintien des mêmes principes et le triomphe des mêmes idées.

A cela, les interrogateurs ne trouvaient rien à répondre et se retiraient charmés de l'esprit et des manières du vieux conventionnel, et, hâtons-nous de le signaler, intérieurement flattés de posséder dans leurs rangs un de ces titans de la Convention nationale française qui, de leurs chaises curules, avaient fait trembler le monde, et que la foudre elle-même avait été impuissante à anéantir.

Vers neuf heures et demie du soir, au moment où la fête atteignait son apogée, le capitaine don Luis Ortega, le peintre Émile Gagnepain et le comte de Mendoça entrèrent dans le Cabildo et firent leur apparition dans les salons.

Grâce au capitaine, l'artiste français avait changé son costume de gaucho, terni et usé par l'usage, contre un splendide vêtement de chacrero buenos-airien qui le rendait presque méconnaissable.

La présence des nouveaux arrivants fut peu remarquée dans le tourbillon de la fête et ils purent, sans attirer l'attention, se mêler à la foule des invités qui encombraient littéralement les salles de réception.

Le peintre français eut un instant de bonheur en contemplant cette fête dont l'ensemble et l'ordonnance ressemblaient si peu à ce que, en pareille circonstance, nous sommes accoutumés à voir en Europe.

Le Cabildo, ancien palais du gouverneur de la province, avait à la vérité des salles vastes et bien aérées, mais dont l'ameublement, plus que mesquin, formait un contraste frappant avec les toilettes magnifiques des invités.

Les murs peints à la chaux étaient entièrement nus, des banquettes alignées sur deux rangs complétaient tout l'ameublement des salons, éclairés au moyen de bougies et de guirlandes de verres de couleur dissimulés tant bien que mal au milieu de bouquets de fleurs artificielles; sur une estrade placée au centre du salon du milieu se tenait un orchestre composé d'une quinzaine de musiciens qui, jouant à peu près ad libitum, formaient avec leurs instruments le plus odieux charivari qui se puisse imaginer.

Mais la joie et l'enthousiasme patriotique éclataient sur tous les visages; les invités semblaient fort peu se soucier que la musique fût bonne où mauvaise, pourvu qu'elle leur permît de danser, ce dont ils s'acquittaient avec un entrain réellement réjouissant, sautant et gambadant à qui mieux mieux avec des cris de joie et des frémissements de plaisir.