«Voici ce dont il s'agit, Excellence, dit-il: jusqu'à présent nous avons traversé des pays civilisés ou à peu près, où nous ne courrions d'autres dangers que ceux ordinaires, c'est-à-dire les morsures des bêtes fauves ou celles des reptiles, mais aujourd'hui, ce n'est plus la même chose.

—Eh bien?

—Dame, vous comprenez, Excellence, nous allons dans quelques minutes entrer sur le territoire des peaux-rouges, les Indiens bravos ne sont pas tendre pour les blancs et les gens civilisés, il va nous falloir user de la plus grande prudence pour nous défendre des pièges et des embuscades qui nous attendent à chaque pas, car nous serons en pays ennemi. Je sais bien, ajouta-t-il avec une naïveté pleine de bonhomie d'autant plus terrible qu'elle provenait d'une intime conviction, que toutes ces précautions ne serviront à rien et n'aboutiront qu'à prolonger notre existence de quelques jours seulement; mais enfin nous aurons en mourant cette satisfaction d'avoir tout fait pour tirer le meilleur parti d'une position désespérée.

—Où voulez-vous en venir avec ces interminables préambules? répondit le marquis auquel l'abnégation si franche de ce pauvre diable arracha, malgré sa colère et ses préoccupations personnelles, un pâle sourire.

—A ceci, Excellence; vous êtes un grand seigneur, vous, expert dans toutes les choses de la vie des villes, mais, pardonnez-moi de vous le dire, d'une complète ignorance de l'existence du désert, des embûches, des dangers qu'il recèle et des moyens à employer pour se défendre des uns et éviter les autres. Je crois, donc, avec tout le respect que je vous dois, Excellence, qu'il serait bon que vous me permissiez d'assumer sur moi seul, à partir d'aujourd'hui, la responsabilité de la marche de la caravane, que vous me la laissassiez diriger à ma guise; en un mot, que vous me remissiez le commandement. Voilà, Excellence, ce que je désirais vous dire et pourquoi j'ai pris la liberté de vous arrêter.»

Le marquis demeura quelques instants silencieux, les yeux fixés sur le visage calme et loyal du capitão indien, comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de son cœur ses plus secrètes pensées.

Celui-ci supporta sans se troubler le regard qui pesait sur lui.

«Ce que vous me demandez est fort grave, don Diogo, répondit enfin le marquis d'un air pensif; la trahison m'entoure de toutes parts; les hommes sur lesquels je me croyais le plus en droit de compter ont été les premiers à m'abandonner; vous-même, vous considérez cette marche en avant comme une folie et semblez assiégé des plus sombres pressentiments; qui me prouve, pardonnez-moi à mon tour de vous parler aussi franchement; qui me prouve que vous ne voulez pas me tromper et que votre feint dévouement à ma personne ne cache pas un piège.

—Excellence, je ne vous en veux pas des soupçons qui s'élèvent contre moi dans votre esprit, je les trouve, au contraire, tout naturels. Vous êtes un Portugais d'Europe, et à cause de cela vous ignorez bien des choses de ce pays, celle-ci entre autres que les soldados da conquista sont tous des hommes éprouvés, choisis avec le plus grand soin, et que, depuis la formation de ce corps, il ne s'y est pas rencontré un traître, je ne vous dis pas cela pour moi, vous me connaissez à peine depuis quelques jours, et vous n'avez pas encore été en situation de me mettre à l'épreuve, mais la manière loyale dont je vous ai parlé, les choses que je vous ai dites auraient dû provoquer, sinon votre entière confiance en moi, du moins le commencement de cette confiance.

—Oui, je sais que depuis hier toutes vos démarches ont été loyales, toutes vos actions franches; vous voyez que je vous rends justice.