L'Amérique est un pays étrange: depuis que Christophe Colomb l'a retrouvée par hasard en cherchant une route plus directe pour se rendre aux Indes, les aventuriers de toutes les parties de l'Europe s'y sont donné rendez-vous; les uns conduits par la soif de l'or, d'autres cherchant à reconstituer une position de fortune devenue impossible dans le vieux monde, d'autres dirigés par des motifs moins avouables encore, quelques-uns enfin poussés par le fanatisme religieux et venant demander aux plages américaines cette liberté de conscience qu'ils ne pouvaient plus obtenir chez eux.
Ces hommes partis de tous les points du monde pour venir aboutir au même endroit, ont nécessairement emporté avec eux leurs croyances, leurs préjugés, leurs vices et leurs vertus; aussi de ce singulier amalgame de toutes ces nationalités différentes, hostiles pour la plupart les unes aux autres, et dont les instincts et les aptitudes étaient en complète opposition, est-il résulté, le temps et les circonstances aidant, le peuple le plus singulièrement excentrique qu'il soit possible d'imaginer, chez lequel tous les sentiments pour le bien comme pour le mal sont portés à l'extrême, qui est dévoré d'une activité incessante, d'un besoin de locomotion et d'envahissement indicible et qui, par ses vices et ses vertus, échappe entièrement à l'analyse.
Bon, cependant, l'avenir lui réserve une grande et belle mission dès qu'il aura complètement jeté sa gourme et que l'enfant querelleur, mutin et volontaire d'aujourd'hui sera devenu Un homme posé et sérieux.
Bien des gens ont écrit et écrivent encore sur l'Amérique sans la connaître, car qui peut se flatter de connaître un peuple qui lui-même s'ignore et ne se doute ni de sa force ni de sa faiblesse.
Les réflexions que je laisse en ce moment aller au courant de la plume me furent suggérées, il y a longtemps déjà, lors de mon premier séjour en ce pays exceptionnel, à propos d'un fait, car ce ne fut pas même une aventure dont le hasard me rendit témoin malgré moi, et dans lequel il me fit presque acteur à mon insu et contre ma volonté.
L'anecdote que je raconte remonte à vingt et quelques années, j'étais jeune alors, ardent, emporté, me laissant aller à la violence de mon caractère et ne suivant jamais que l'impulsion qui m'était donnée par mon premier mouvement, malgré cette parole si sage d'un célèbre diplomate: Il faut se méfier du premier mouvement, parce que c'est ordinairement le bon.
Or, en l'an de grâce 1838, je voyageais au Mexique; pour quelle raison? le lecteur n'a nul besoin de la savoir, et moi je ne me la rappelle plus; peut-être était-ce par suite de cette inquiétude perpétuelle qui me dévorait et me dévore encore, hélas! et me condamnait comme le Juif de la légende à une incessante locomotion.
Bref, j'étais au Mexique, le hasard m'avait conduit dans le Bajio.
Le Bajio est une contrée étrange; tour à tour desséché et inondé, ce pays en toute saison présente à l'œil du voyageur un aspect singulièrement pittoresque; dans la saison des pluies, alors que le ciel verse à flots ses fécondants orages sur ces plaines, sans rien perdre de sa douce tiédeur, ce bassin privilégié, se change pendant la plus grande partie du jour en un lac coupé çà et là par des collines bleues, des bouquets de verdure et des villes aux maisons blanches, aux coupoles émaillées, où les cimes toujours vertes et feuillues des arbres révèlent au voyageur les capricieux méandres des routes inondées que souvent il ne lui est possible de suivre que dans ces légères pirogues d'écorce de bouleau que les Indiens construisent avec une si admirable habileté et que, dans certaines circonstances, ils transportent sur leurs épaules à des distances considérables. Cependant les gerçures sans nombre produites dans le sol altéré par huit mois de sécheresse (car l'hiver de ces climats privilégiés ne dure que quatre mois) boivent l'eau du ciel, et il ne reste à la surface du sol qu'un limon fécondant, laissé par les eaux fluviales et par les torrents descendus de la Cordillière, limon qui fait pénétrer un suc nouveau dans la terre appauvrie et lui rend en quelques jours sa fertilité première.
Au plus fort de la saison des pluies, je me trouvais à Guanajuato, ville qui, il y a cent ans à peine, n'était encore qu'une misérable bourgade sans importance et à laquelle les gigantesques gisements aurifères de la Valenciana et de Rayas ont, depuis 1741, fait obtenir le titre de Ciudad, et dans laquelle ont afflué ensuite les richesses du Mexique.